La motivation et l'évaluation des élèves du primaire

Au début du primaire, les enfants apprennent les matières de base et à la fin du secondaire, ils acquièrent les compétences dont ils auront besoin pour travailler ou pour poursuivre leurs études. Mais qu'en est-il des années intermédiaires?
La question n'est pas posée en vain. Les montagnes russes de la puberté et les exigences scolaires rigoureuses du secondaire guettent ces élèves, et une expérience positive à la « petite école » peut les aider à prendre le virage avec plus d'assurance. Une étude menée par Développement des ressources humaines Canada auprès des élèves du primaire a démontré que c'est de la 5e à la 7e année que le rendement scolaire de certains enfants commence à s'affaiblir. Avant cette période, les élèves possèdent des habiletés différentes, mais ils ont tendance à être constants ou à s'améliorer d'une année à l'autre. Les attitudes que les enfants adoptent au primaire en ce qui concerne l'école et leurs propres capacités auront une influence déterminante sur leur rendement futur.
Selon Lucie Laroche-Tétrault, qui enseigne la 6e année à l'École de la Mosaïque à Saint-Basile-le-Grand (Québec), l'idée que les enfants se font de leurs habiletés reflète souvent la réalité de leur vie d'écoliers. « Il faut tenter de s'imaginer ce que ressent un enfant qui a de la difficulté à l'école, explique-t-elle. Il s'est heurté au même mur plus d'une fois et s'est fait répéter qu'il n'est pas aussi doué que ses compagnons dans certains domaines. Si c'est tout ce que nous avons à lui offrir, nous faisons faux bond. »
Un grand nombre de ces enfants n'ont jamais eu l'occasion de découvrir leurs forces, ajoute Connie Buchanan, de la White City School à White City (Saskatchewan). « Il faut commencer par les aider à découvrir leurs talents. Cette expérience positive peut ensuite servir de point de départ à l'amélioration de leurs habiletés dans des matières plus difficiles pour eux. »
« Sans compter qu'il nous faut aussi répondre à l'éternelle question des jeunes, à savoir pourquoi nous leur enseignons toutes ces choses, affirme Hugues Émond de l'École Sainte-Marguerite à Magog (Québec). J'ai posé cette question lorsque j'usais mes pantalons sur les bancs d'école, et je crois que nous devons nous la poser en tant qu'enseignants. »
La méthode d'apprentissage par projets
Ces trois enseignants en sont venus à la même conclusion : la meilleure façon de motiver les élèves est de créer des projets qui leur donnent l'occasion de renforcer leurs habiletés dans un grand nombre de domaines.
Monsieur Émond s'est rendu à cette conclusion à bicyclette. « Je fais tous les jours une longue randonnée en vélo et j'en profite souvent pour réfléchir aux moyens d'améliorer ma façon d'enseigner. » C'est en pensant aux nouvelles méthodes de fabrication, il y a de cela plusieurs années, qu'il a trouvé réponse à ses questions.
« Les fabricants d'automobiles venaient d'adopter le modèle des équipes, qui permettait de monter plusieurs véhicules sur la même plate-forme, explique-t-il. Chaque membre de l'équipe pouvait ainsi acquérir des compétences variées et avoir une vue d'ensemble du processus. J'ai cessé de penser à l'enseignement en terme d'habiletés isolées pour me concentrer sur les environnements d'apprentissage. »
C'est de ce cheminement qu'est née la Classe virtuelle. Les élèves de 6e année de M. Émond se servent de la technologie pour échanger, résoudre des problèmes et publier leurs travaux.
Madame Buchanan, elle, transforme la salle de classe en château, en caverne ou en coque de navire. Ces environnements d'apprentissage sont parfaitement adaptés à des projets portant sur divers thèmes, dont le Moyen Âge, les roches et les minéraux, ou encore le Titanic.
L'exécution d'un projet appelle les élèves à accomplir plusieurs tâches, une des raisons pour lesquelles Mme Buchanan privilégie cette forme d'apprentissage. Selon elle, de nombreux enfants ignorent qu'ils ont des talents. « L'enseignement par projets me permet d'assortir les tâches aux forces des élèves, ce qui aide à les motiver, explique-t-elle. Une fois qu'ils ont confiance en leurs habiletés, ils peuvent aider leurs compagnons plus faibles, ce qui a l'avantage de développer aussi des compétences en leadership. »
De plus, l'apprentissage par projets rassemble toute la classe autour d'un but commun, un avantage certain selon Mme Buchanan. « Les élèves ont souvent de la difficulté à faire le lien entre les travaux scolaires et la "vraie vie" », explique-t-elle, et les projets les aident à ce chapitre. Dans le cadre de différents projets, les élèves de 4e et de 5e de l'enseignante ont monté des pièces de théâtre, construit des modèles et créé des journaux.
Pour Mme Laroche-Tétrault, c'est le but que doivent atteindre les élèves qui fait des projets un travail sérieux. Ses élèves de 6e année acquièrent des habiletés dans le domaine des langues, des arts et du théâtre au moyen de différents projets, dont un sur un royaume imaginaire, La forêt de la Belle au bois parlant. (Voir « Une forêt enchantée » à la page suivante.) « Lorsque mes élèves préparent un spectacle de marionnettes médiéval, ils doivent faire de la recherche, dit-elle. Et pas n'importe comment. Ils ne peuvent pas reproduire textuellement des sources existantes puisque l'information qu'ils recueillent doit être pertinente dans le contexte du projet. »
« D'aucuns croient que l'apprentissage par projets donne carte-blanche aux enfants, de poursuivre Mme Laroche-Tétrault. Mais ils se trompent. À la fin d'un projet, les élèves doivent "livrer la marchandise", présenter un produit fini ».
L'apprentissage par projets suppose aussi l'établissement d'un échéancier, et les élèves ont tendance à vouloir progresser au même rythme que leurs compagnons. « De plus, les élèves sont fiers de pouvoir montrer leurs travaux à leurs parents », conclut l'enseignante.
Le recours aux tests : pour ou contre?
La satisfaction que ressentent les élèves est certes un aspect important de l'apprentissage par projets, mais comment l'enseignant peut-il déterminer si ses élèves ont appris ce qu'ils devaient apprendre, et leur accorder une note?
La place des tests dans l'apprentissage par projets a été le sujet d'une discussion pour le moins animée entre les lauréats du Prix du Premier ministre de 2000-2001, et il fut aisé de distinguer les adeptes de l'apprentissage par projets de leurs collègues. Bien que M. Émond et Mmes Buchanan et Laroche-Tétrault ont parfois recours aux tests, ils n'y accordent qu'une importance relative.
Monsieur Émond, par exemple, est convaincu que toute évaluation est fondée sur le jugement qui doit, pour sa part, s'appuyer sur une information pertinente et suffisante qui donne un sens à la décision. La planification, la cueillette d'information, l'interprétation, le jugement et la communication représentent les étapes d'une évaluation d'apprentissages articulés autour de projets pédagogiques authentiques. Il compare l'enseignant à un médecin qui tient compte d'une gamme variée de facteurs pour en arriver à un diagnotic. Les résultats d'une analyse sanguine peuvent compter au nombre de ces facteurs, mais, en bout de ligne, le médecin se fie principalement à son jugement, à l'information recueillie lors de rendez-vous antérieurs avec son patient et à son vécu. Selon M. Émond, l'évaluation des élèves est sembable au diagnostic médical : elle est fondée sur le jugement de l'enseignant et n'exige pas nécessairement le recours aux tests.
Durant la discussion, plusieurs des collègues de M. Émond ont remis en cause sa façon de voir.
En expliquant pourquoi elle croyait à l'importance de certaines mesures objectives du progrès des élèves, Mme Carmie Maclean, enseignante de 6e année à la Tusarvik School de Repulse Bay (Nunavut), a tenu ce discours à M. Émond : « Je sais que vous êtes un enseignant sérieux, mais je sais aussi, comme vous, que ce n'est pas le cas de tous les enseignants. » Selon elle, il est facile de remplir les journées d'activités à faible contenu pédagogique dans le seul but d'occuper les enfants et, en l'absence de tests, certains enseignants succomberont à la tentation.
Monsieur Émond a reconnu l'importance de la responsabilité, tout en affirmant que les tests ne sont pas le meilleur outil à cet égard et qu'il faut plutôt rehausser le professionnalisme des enseignants. Selon lui, ilexiste de meilleurs moyens que les tests de s'assurer que les élèves assimilent la matière.
Madame Buchanan, pour sa part, se sert de rubriques pour s'assurer que ses projets permettent d'atteindre les objectifs du programme d'études. « Les élèves apprennent à évaluer leur propre progrès, d'ajouter l'enseignante. Ils ne comprennent peut-être pas l'expression "habiletés en communication", mais ils savent ce que veulent dire "participation" et "échange d'idées". Ils en viennent à pouvoir déterminer avec beaucoup de justesse où ils en sont et quels sont les domaines qu'ils doivent améliorer. »
Madame Buchanan administre parfois des tests à ses élèves, « pour qu'ils sachent de quoi il s'agit », mais la quasi-totalité des notes proviennent des rubriques. L'enseignante s'assure aussi que les parents puissent suivre le progrès de leurs enfants en demandant à tous ses élèves de monter un dossier de présentation électronique qui renferme leurs travaux et une évaluation de leur rendement. (Voir « Le suivi électronique du progrès des élèves ».)
Les travaux donnent une excellente idée de la matière apprise par les élèves, confirme Mme Laroche-Tétrault. « Au fil des ans, je me suis aperçue que c'est le produit fini qui compte. » Un projet bien conçu comporte un but qui garantit la responsabilité des élèves, puisque ceux-ci ne pourraient pas en arriver au produit fini sans que ne soient atteints les objectifs pédagogiques.
Madame Laroche-Tétrault ajoute qu'une grande partie des habiletés que doivent acquérir les élèves sont plutôt traditionnelles. « Les élèves apprennent la grammaire et la conjugaison, et ce sont ces connaissances que j'évalue. »
Monsieur Émond compte les réunions avec les parents et les enfants au nombre de ses outils d'évaluation. « Je demande aux enfants d'expliquer clairement à leurs parents ce qu'ils ont appris et ce qu'ils doivent améliorer, dit-il. Cela les aide à mieux comprendre la nature et l'importance de l'évaluation. »
« Je crois qu'en vieillissant, les élèves passent à d'autres formes d'apprentissage qui peuvent exiger l'administration de tests », poursuit M. Émond en réponse aux commentaires d'enseignants du secondaire sur le fait que la capacité d'écrire un examen est une habileté nécessaire en soi. Monsieur Émond convient que, même au niveau primaire, les tests sont parfois appropriés.
Selon Mme Buchanan, savoir quand avoir recours aux tests et quand se fier à d'autres mesures, et bien expliquer la démarche aux parents, est au cœur de l'apprentissage par projets. L'enseignant doit aussi initier avec doigté la direction de l'école et ses collègues à son approche. « Il est normal que nos collègues désirent savoir comment l'apprentissage par projets s'applique à ce qu'ils font et s'ils seront appelés à adopter cette approche. »
Madame Laroche-Tétrault croit que l'un des meilleurs moyens de faire valoir les mérites de l'apprentissage par projets est de commencer doucement et de diffuser les réussites des élèves. Elle est elle-même ébahie par le succès de l'approche. « L'apprentissage par projets a été le grand événement de ma carrière. »
Monsieur Émond et Mmes Laroche-Tétrault et Buchanan ont reconnu que l'enseignement au primaire est plus stimulant que jamais, comme l'a bien résumé Mme Buchanan : « De nombreuses approches et techniques novatrices voient le jour en ce moment ».