Prix du Premier ministre pour l'excellence dans 
l'enseignement

Répondre aux besoins des élèves doués


Qui sont les élèves doués et de quel type d'enseignement ont-ils besoin? Voilà deux questions troublantes et complexes.

Contrairement aux lauréats des Prix du Premier ministre qui travaillent avec des élèves ayant des besoins spéciaux, les enseignants qui travaillent le plus souvent avec des élèves doués considèrent comme destructeur l'emploi d'étiquettes pour distinguer certains enfants.

« Les étiquettes distinguent ces élèves de leurs camarades et cette distinction peut avoir des effets très négatifs, déclare Susan Quinn, enseignante en musique à la Holy Heart of Mary Regional High School de St. John's (Terre-Neuve-et-Labrador). À mon avis, les enseignants doivent assumer la responsabilité du développement social de leurs élèves, explique-t-elle. Les séparer des autres parce qu'ils possèdent des aptitudes spéciales dans certains domaines n'est pas propice. »

« Les élèves doués dans certaines matières ont souvent de la difficulté dans d'autres, ajoute Clarence Button, qui enseigne les sciences et la technologie à la O'Donel High School de Mount Pearl (Terre-Neuve-et-Labrador). Nous avons tendance à croire que les premiers de classe en math et en histoire n'ont aucun problème dans les autres matières. Toutefois, il n'est pas rare que ces éléves réussissent beaucoup moins bien en arts et en sciences sociales, et qu'ils n'aiment pas ces matières à cause des notes plus faibles qu'ils obtiennent. »

Enfin, étiqueter les élèves les met à l'écart des autres. « L'exemple classique est celui du pauvre élève de 2e année assis dans son coin à faire des activités 'avancées' tandis que ses camarades font du bricolage », déclare Peter Gardiner, qui enseigne la biologie et la psychologie à la St. Michaels University School de Victoria (Colombie-Britannique).

En outre, les gens emploient le terme « doué » sans vraiment savoir de quoi il s'agit. « C'est ce qui me trouble le plus, confie M. Gardiner. Nous pensons tous pouvoir repérer ces élèves, mais nous ne pouvons pas expliquer les critères utilisés pour le faire. »

Suffit-il de déclarer que ces élèves sont doués parce qu'ils réussissent bien? « Le problème avec cette méthode, c'est que, périodiquement, nous constatons que quelqu'un est passé entre les mailles du filet. De temps à autre, un élève passé inaperçu à l'école se met à réaliser de grandes choses. »

Clarence Button estime que les enseignants ont le devoir de découvrir les aptitudes spéciales des élèves. « Si vous pouvez trouver le domaine dans lequel un élève peut exceller, alors vous pouvez l'aider à réussir dans d'autres domaines. Les méthodes sont les mêmes! »

« Vous pouvez aussi abattre les stéréotypes, ajoute Susan Quinn. Quand je fais une tournée en Europe avec des élèves de musique, je suis toujours étonnée par la facilité avec laquelle les élèves européens passent de la salle de répétition de la chorale au terrain de rugby puis au laboratoire de chimie. En Amérique du Nord, nous avons des stéréotypes qui rendent cette polyvalence difficile pour les élèves. »

C'est pour cette raison que Mme Quinn a été si heureuse de voir, un beau jour, l'équipe de hockey se présenter à une répétition de la chorale. Cela s'est passé il y a quelques années, quand l'école Holy Heart, jusqu'alors réservée aux filles, est devenue une école mixte. « J'avais besoin de garçons dans la chorale et j'ai demandé aux filles d'en trouver qui se sentiraient à l'aise de chanter avec elles. Elles sont revenues avec l'équipe de hockey. »

Pour Mme Quinn, dont certains élèves sont des musiciens très talentueux, enseigner le chant à des sportifs est très satisfaisant. Et surtout, l'expérience est gratifiante pour ses meilleurs élèves. « J'ai une chorale de musique de chambre qui participe à des concours de très fort calibre, mais j'insiste pour que ses membres chantent aussi dans la grande chorale. Cette dernière réunit tous les élèves, et la satisfaction qu'un tel groupe tire de chanter une pièce simple mais magnifique est incomparable. »

Clarence Button estime que trouver un domaine dans lequel un élève excelle, puis montrer à cet élève qu'il peut transposer ses succès dans d'autres domaines est une stratégie qui peut être employée dans n'importe quelle classe. Mais, de toute évidence, « certains élèves pensent différemment et c'est ce qui leur permet d'exceller. Je suis piqué au vif par les statistiques qui démontrent qu'au Canada, nous n'avons pas réussi à repérer et à aider tous ces élèves ».

« Les enseignants sont capables de déterminer comment employer les ressources efficacement, affirme M. Button. Les gens sont en colère, et à juste titre, quand ils voient sept élèves doués dans un cours enrichi de physique et 30 élèves entassés dans un laboratoire de chimie de niveau ordinaire. » Il y a des moyens d'éviter ces situations, en combinant les ressources de plusieurs écoles, par exemple. En fin de compte, il y va de l'intérêt de tous. « Nous ne devrions pas nous sentir menacés par les gens doués, explique-t-il. Au contraire, une société démontre son intelligence quand elle offre à ces jeunes des occasions d'exceller. » (Voir « BI et RCS : deux possibilités d'enrichissement ».)

« Toute discussion sur la douance se heurte à la question des privilèges », souligne M. Gardiner. Cet enseignant sait de quoi il parle, puisqu'il enseigne dans une école où le rendement scolaire et la capacité de payer les frais de scolarité sont au nombre des critères d'admission. « Je suis critiqué à cause de l'endroit où j'enseigne et je m'en accommode. Mais la leçon que l'on tire inévitablement à travailler dans un tel endroit est que l'argent n'est pas nécessairement synonyme d'une éducation soignée. »




En tête de classe ou dans une classe à part?

Que ce soit une affaire de privilège ou un moyen efficace de répondre aux besoins des élèves doués, la question de savoir s'il faut créer des classes à part pour ces élèves ne se réglera pas toute seule. Il existe de plus en plus d'écoles privées qui prétendent offrir un avantage à ces élèves. Par ailleurs, les défenseurs de l'école publique soutiennent que le réseau public d'enseignement devrait répondre aux besoins des élèves doués. Beaucoup de gens affirment que les programmes spéciaux, comme le baccalauréat international (BI), le reclassement dans les classes supérieures (RCS), voire l'immersion française dans les années supérieures, offrent aux élèves des défis et l'occasion d'exploiter leur potentiel, de sorte qu'ils performent à un niveau plus élevé.

La discussion ne vise pas simplement à faire le procès de différentes stratégies d'enseignement. Les élèves qui suivent ces programmes en retirent des avantages réels, car plusieurs universités confèrent des crédits aux élèves qui ont suivi un programme de BI ou de RCS. De nombreux parents estiment aussi qu'un curriculum vitæ alliant des réalisations scolaires et artistiques, ainsi que des activités de bénévolat et des connaissances en langue seconde est un atout auprès des services d'admission de nombreuses universités, surtout de celles qui sont considérées comme les meilleures.

La recherche de plus en plus courante de programmes universitaires dont les critères d'admission sont stricts continuera probablement d'intensifier la demande de cours spéciaux pour les élèves doués, selon Susan Quinn. « Ces cours relèvent de deux grandes stratégies, explique-t-elle. L'une consiste à séparer les élèves selon les matières. Les élèves particulièrement forts en chimie sont placés dans un cours avancé. L'autre stratégie consiste à créer un programme spécial pour les élèves doués, qui intègre toutes les matières. »

« J'ai des réserves sur les effets de cette ségrégation, affirme Mme Quinn. J'ai tendance à vouloir l'atténuer en créant des activités auxquelles tous les élèves collaborent, et d'autres qui permettent de répondre aux besoins d'apprentissage de chacun. »

Les enseignants sont responsables du développement social des élèves, pas seulement de leur apprentissage scolaire, selon Mme Quinn. « Ma grande chorale rassemble une grande variété d'élèves, et il y a des avantages certains pour tous à travailler ensemble », explique-t-elle.

Les programmes spéciaux ont des effets positifs et négatifs, selon Richard Hechter, enseignant à The Collegiate at the University of Winnipeg. « L'école où j'enseigne a été créée comme un bassin de futurs étudiants pour l'université et il ne fait aucun doute que les élèves y viennent pour être bien préparés aux études universitaires. Mais il y existe des formes de compétition et d'autres pressions qui sont nuisibles. »

« Je dois rappeler à mes élèves que la compétition est un ingrédient de la vie, mais pas de tout ce que nous faisons », ajoute Peter Gardiner. Il est précieux pour les élèves de pouvoir faire certaines choses qui « ne comptent pas », mais qui s'ajoutent à leurs compétences. « Nous devrions tous pouvoir apprendre pour le seul plaisir de les apprendre. »

Selon M. Gardiner, il y a deux grandes raisons de s'inscrire à un programme donné. « Tel programme peut m'aider à entrer à l'université ou faire de moi une meilleure personne sans me conférer des compétences tangibles. Au moment d'évaluer une avenue, qu'il s'agisse d'un programme enrichi, d'un sport ou d'une activité de bénévolat, ces deux aspects devraient être pris en considération. »




Milieux d'apprentissage pour les élèves doués

Peu importe la réponse à la question des programmes spéciaux, que doit faire l'enseignant pour aider les élèves doués de sa classe, maintenant? Il devrait faire ce qu'il fait pour tout élève. « Je ne changerais pas un iota à mes méthodes d'enseignement, même si je n'enseignais pas à des élèves doués », déclare M. Gardiner. Les questions sur lesquelles il insiste auprès de ses « doués » — comme l'intégrité intellectuelle, les défis personnels et l'importance « d'entraîner » son intellect — sont pertinentes dans n'importe quelle classe. « Ce que je changerais, ce serait le niveau. »

Pour Clarence Button, la grande question est de déterminer où réside la douance d'un élève. « Tous les élèves ont des aptitudes particulières, explique-t-il. Généralement, ils manifestent de l'enthousiasme à l'égard des tâches qui font appel à ces aptitudes. Peu importe son objet, cet intérêt finit par s'étendre à d'autres domaines, poursuit-il. Un de mes élèves était fasciné par la menuiserie; je savais que s'il s'y adonnait, il déboucherait sur des concepts mathématiques, et c'est cet angle que j'ai adopté. »

Peter Gardiner est aussi d'avis qu'il faut partir des points forts des élèves. « Je ne pense pas qu'il soit utile de forcer les élèves à faire des choses qui ne les intéressent pas », précise-t-il. Dans les cas extrêmes où un élève est complètement réfractaire à l'école, il estime qu'il est peut-être préférable de laisser cet élève aller. « J'ai grandi dans le système d'éducation britannique et je peux vous dire que l'un des traits les plus marquants du système nord-américain est qu'il permet aux gens de refaire les choses dont ils avaient d'abord mésestimé la valeur. »

Ce qui distingue vraiment les élèves qualifiés de « doués », ce n'est pas qu'ils ont des intérêts particuliers, mais c'est ce qu'ils peuvent faire quand ils abordent un domaine qui les stimule. « Peu importe l'étiquette qu'ils portent, explique M. Button, il y a des élèves qui dévorent toutes les notions et dont la facilité d'apprendre leur permet de franchir sans difficulté les obstacles auxquels d'autres se heurtent. Certaines personnes ont cette facilité dans un seul domaine, d'autres dans plusieurs domaines et d'autres l'ont dans tout ce qu'elles entreprennent. »

Selon M. Gardiner, c'est là que le contenu le plus stimulant entre en jeu. « Ce que je n'accepte pas, c'est la médiocrité que trop de programmes érigent en système, explique-t-il. Tous les élèves, y compris les doués, ont le droit à un milieu scolaire qui leur permet d'apprendre autant qu'ils en sont capables et de se surpasser », soutient-il.

Mais ces élèves sont à la fois sous-estimés et surestimés, selon M. Gardiner. Même ceux à qui tout réussit se heurtent un jour à des obstacles difficiles à surmonter. « Parce qu'ils possèdent une grande facilité, ils négligent souvent leurs habitudes de travail, explique-t-il. Citons en exemple le cas classique du parent qui appelle l'enseignant pour se plaindre que son enfant, qui a toujours eu de bonnes notes à l'école, a de la difficulté cette année. L'explication est que, pendant des années, l'enfant s'en est remis à sa seule facilité. »

Cette caractéristique est particulièrement importante dans le cas de l'apprentissage fondé sur les compétences, de souligner Mme Quinn. « Si vous faites erreur sur la date de la bataille de Hastings ou de la chute de Constantinople, il vous suffit de corriger cette date, explique-t-elle. Ce n'est pas nécessairement facile, mais ce l'est certainement plus que si vous avez mal appris les mathématiques et que vous devez recommencer à zéro. »

Les compétences de base sont cruciales parce qu'elles deviennent les outils dont les enfants se servent pour apprendre par eux-mêmes. « Beaucoup de gens apprennent à chanter ou à jouer d'un instrument sans lire la musique, signale Mme Quinn. J'ai des élèves qui chantent dans des chorales depuis des années sans savoir lire une seule note de musique. Mais, grâce à leur connaissance du chant, je peux leur enseigner à lire la musique, et tous les membres de mes chorales l'apprennent. »

Pour Clarence Button, les compétences s'acquièrent dans le contexte de projets multidisciplinaires et stimulants. Ces dernières années, il a dirigé des groupes d'élèves qui participent à des compétitions nationales et internationales en robotique et dans d'autres domaines. « Nous créons ainsi un environnement semblable à un jardin où chaque plante a ses propres besoins », explique-t-il. La conception d'un robot est le but visé, mais en fait, il y a un large éventail de tâches à accomplir pour l'atteindre. Il faut amasser des fonds, gérer et promouvoir le projet, et il faut apprendre de multiples techniques informatiques.

Les compétitions sont utiles parce qu'elles représentent de grands défis sociaux et intellectuels. « Ce ne sont pas seulement les adultes qui sous-estiment les enfant doués : ils se sous-estiment eux-mêmes, précise-t-il. Les robots déclenchent des réactions — quand une réalisation d'un élève attire l'attention de ses camarades, de ses enseignants, de ses parents et des autres élèves, alors l'expérience devient stimulante pour lui aussi. »

L'une des grandes compétences que les élèves doivent acquérir est celle d'expliquer. Si vous demandez à des élèves de décrire ce qu'est une automobile, ils commencent leur description en énonçant les faits et les détails qu'ils ont appris. « Ils commencent rarement par des généralités, comme le fait qu'il s'agit d'un moyen de transport, explique M. Gardiner. Il faut leur enseigner à passer du général au particulier. »

« Je leur dis d'imaginer qu'ils expliquent quelque chose à une personne intelligente mais qui ne connaît pas du tout le sujet », déclare-t-il. Peter Gardiner a décortiqué la compétence de base qu'est l'expression claire au point d'en faire un outil que les élèves emploient pour apprendre d'eux-mêmes et pour enseigner à d'autres. (Voir « Concision et clarté ».)

La question est alors de savoir jusqu'où les élèves peuvent aller. Peter Gardiner les encourage à considérer ce qu'ils font à l'école comme un entraînement intellectuel. « Quand vous vous entraînez, chaque séance n'est pas une compétition », explique-t-il. Il encourage ses élèves à envisager leurs prestations régulières comme un moyen de s'évaluer et de renforcer leurs compétences.

« Il y a une petite montagne derrière l'école. C'est le mont Tolmie. Parfois, un élève vient me dire qu'il trouve la matière trop difficile et qu'il aimerait aller en classe ordinaire. En guise de réponse, je lui demande ce qui serait le plus gratifiant : aller au sommet du mont Tolmie ou faire le quart de l'ascension de l'Everest. Autrement dit, pourquoi devrait-on s'attendre à une note parfaite? Après tout, la matière est difficile.»