Multiplier les choix et les possibilités pour les enfants en difficulté

À tort ou à raison, nous ressentons le besoin de nommer les choses. C'est notre façon de trouver notre place dans la multitude de gens et d'objets qui nous entourent. C'est aussi notre façon de désigner celle des autres.
Nous relevons et nommons nos ressemblances et nos différences en nous fondant sur la race, la religion, le sexe et une foule d'autres caractéristiques. Par le passé, ces étiquettes que nous apposions aux gens servaient à ségréguer et à discriminer. Aujourd'hui, la diversité des appartenances, des cultures, des croyances et des habiletés que nous retrouvons tous les jours au travail ou à l'école nous incite à nous servir des mêmes étiquettes, mais pour identifier, comprendre et célébrer nos différences. « Il est inutile de tenter d'être invisible », affirme Clarence Button de la O'Donel High School de Mount Pearl (Terre-Neuve-et-Labrador). Cela n'empêchera jamais personne d'apposer des étiquettes. »
Il n'est pas surprenant que certains hésitent toujours à classer les élèves selon leur âge et leurs habiletés. Les étiquettes font plus de mal que de bien, affirment certains enseignants, car elles mettent l'accent sur les différences entre les élèves plutôt que sur la curiosité intellectuelle qui les unit.
Kathy Forsythe-Lantz, qui dirige un programme d'autonomie fonctionnelle et un programme d'alternance travail-études qui sont destinés aux élèves en difficulté de la Waterloo-Oxford District Secondary School de Baden (Ontario), n'est pas de ceux-là. Selon elle, il est utopique de penser que nous pouvons éliminer les étiquettes. Sans elles, les coffres des écoles seraient vides. S'il est vrai que les étiquettes identifient les élèves en fonction de leurs habiletés, elles permettent également à la collectivité et au système d'éducation de prendre conscience de la nécessité de créer un programme adapté aux besoins des enfants. La réalité est incontournable : nous ne pouvons pas enseigner de la même manière la même matière à tous les enfants. Les étiquettes permettent de classer les enfants non pas en fonction de leurs habiletés mais de leurs besoins. Sans étiquettes, le gouvernement provincial ne pourrait ni ne voudrait affecter les fonds nécessaires à l'établissement d'un programme d'éducation spécialisée. En fait, les étiquettes utilisées en milieu scolaire permettent de déterminer les besoins de chaque élève, et aident les enseignants à y adapter leurs attentes et leurs cours. « L'étiquette "enfant qui a des difficultés d'apprentissage", même si on prend parfois le raccourci "enfant en difficulté", est la plus délicate et la plus inclusive de toutes les étiquettes dont j'ai entendu parler durant ma carrière », de dire Mme Forsythe-Lantz. Elle indique simplement que l'enfant a besoin d'un programme d'études différent. Ultimement, cette étiquette multiplie les possibilités plutôt que de les limiter.
Madame Forsythe-Lantz est mue par le désir d'offrir à ses élèves le plus de choix possible – même si les étiquettes représentent déjà un moyen de le faire. Il y a longtemps qu'elle connaît l'importance des choix.
« Lorsque j'avais 16 ans, j'ai rendu visite à une amie dont le père travaillait dans un foyer pour "arriérés mentaux", comme nous appelions alors les personnes ayant un handicap intellectuel. Ce que j'ai vu m'a choquée. » Depuis, Mme Forsythe-Lantz saisit toutes les occasions de changer les choses. Elle a d'abord travaillé à temps partiel dans ce foyer. « Ce n'est pas que les enfants étaient maltraités, explique-t-elle. J'avais tout simplement l'impression qu'ils avaient besoin et étaient capables de bien plus que ce qui leur était offert. » En 1967, fraîchement diplômée de l'école normale, elle accepta un poste dans l'une des premières écoles pour enfants handicapés de l'Ontario, la McQuarrie Memorial School for the Trainable Retarded, et elle n'a jamais cessé depuis de travailler avec des enfants qui ont des difficultés d'apprentissage.
Enseignante passionnée et compatissante, qui se fait le défenseur de ses élèves (elle les appelle « ma gang »), Mme Forsythe-Lantz a été témoin de plusieurs changements en éducation spécialisée au cours des 35 dernières années. D'abord, les étiquettes sont différentes. On ne parle plus de ses élèves comme étant des débiles moyens ou des handicapés développementaux. (Elle ajoute toutefois que ces étiquettes ont permis aux éducateurs de reconnaître les besoins des enfants en difficulté, et de commencer à reconnaître aussi leurs capacités et à leur offrir des choix.)
Par contre, Mme Forsythe-Lantz explique que ses élèves les plus avancés sont très sensibles aux étiquettes et insistent sur le fait qu'ils participent à un programme « d'alternance travail-études ». Ils ne veulent pas qu'on les traite de « spéciaux » ou de « différents », des étiquettes qui ont limité leurs choix en les isolant et en attisant leur frustration depuis leur première journée d'école, même si c'est grâce à ces étiquettes que leur programme est financé.
L'alternance travail-études… et plus encore
La journée commence tôt pour les élèves du programme d'alternance travail-études de Mme Forsythe-Lantz. Ils se rendent à l'école à 8 h tous les matins. Certains jours, un éducateur adjoint les attend pour les conduire à leur stage de formation en cours d'emploi d'une demi-journée ou d'une journée complète. (L'enseignante explique que l'école est située dans une région rurale qui n'est pas desservie par les transports en commun, sinon elle enseignerait à ses élèves à se déplacer en autobus.) D'autres jours, ils se joignent à l'éducateur adjoint et à leurs camarades du programme d'autonomie fonctionnelle pour améliorer leurs compétences en anglais ou en mathématiques, ou pour acquérir les compétences dont ils auront besoin sur le marché du travail. Peu importe l'horaire prévu, chaque journée est planifiée avec soin pour que les élèves s'épanouissent à l'école, en société et au travail.
« Le but du programme est de donner aux élèves les compétences dont ils ont besoin pour devenir des membres productifs de la société et s'intégrer le plus possible à la collectivité, de dire Mme Forsythe-Lantz. Ils ont, comme nous, des rêves et des plans d'avenir. Nous sommes là pour les aider à les réaliser. »
Chaque élève ayant des habiletés et des besoins différents, les plans de cours, stages et résultats le sont aussi, explique l'enseignante. Les élèves dont les handicaps vont de légers à modérés assistent aux cours ordinaires en plus de participer au programme d'alternance travail-études. À la fin de leurs études, ils trouvent un travail à temps plein, deviennent autonomes et n'ont besoin que d'un soutien de base. D'autres, dont les handicaps sont plus graves, feront peut-être du bénévolat dans leur collectivité et pourront vivre une vie relativement autonome avec l'aide d'un organisme communautaire. Madame Forsythe-Lantz fait de son mieux pour que le temps que tous ses élèves passent avec elle, peu importe leurs habiletés, les prépare pour l'avenir.
La formation professionnelle est un élément clé du programme. Au fil des ans, Mme Forsythe-Lantz a créé un vaste réseau d'entreprises disposées à embaucher ses élèves : maisons de repos, garderies, ateliers de débosselage, manufactures, entreprises de paysagement, magasins de chaussures et comptoirs de beignes. La variété qu'offre le réseau permet à l'enseignante de placer chaque élève en fonction de ses intérêts et de ses capacités. Elle s'assure aussi que les employeurs et les élèves puissent compter sur un soutien financier en présentant des demandes à différents bailleurs de fonds et programmes d'emploi-jeunesse.
Madame Forsythe-Lantz souligne qu'il est aussi important pour le bonheur et le succès de ses élèves d'avoir des amis et des loisirs que de travailler. Dans tous les cas, la croissance affective devrait être placée au même rang que le succès scolaire.
Les élèves du programme d'alternance travail-études apprennent donc aussi à renforcer leurs capacités personnelles et sociales afin de devenir de « bonnes personnes », de pouvoir se faire des amis et les garder, de rester en forme et de participer activement à la vie de leur collectivité. À ce chapitre, l'activité physique revêt beaucoup d'importance, explique Mme Forsythe-Lantz, des études récentes ayant démontré que les adultes ayant des besoins spéciaux qui pratiquent régulièrement un sport demeurent en bonne santé et autonomes plus longtemps que les autres. Dans le cadre de ce volet du programme, les jeunes apprennent, par exemple, à se laver les cheveux, à prendre soin du jardin écologique de l'école, à être tolérants et à respecter autrui.
Les ressources
Offrir des choix et des possibilités aux élèves en difficulté exige souvent plus de ressources qu'il n'en faudrait pour offrir la même chose à une classe ordinaire. Mais, comme le dit si bien Mme Forsythe-Lantz, « on peut affecter les fonds maintenant ou payer la facture des services sociaux plus tard. Je n'ai aucune hésitation à être très franche à ce sujet. » Selon elle, c'est un investissement dans notre avenir à tous.
Les programmes spéciaux ont non seulement besoin d'argent et d'outils technologiques, ils ont besoin de temps et de personnel additionnels. Comme chacun des élèves de Mme Forsythe-Lantz est unique et fait face à des défis différents, chacun a besoin d'un plan d'études personnalisé, dont l'élaboration et la surveillance exigent beaucoup de temps. (Voir « À chacun son étoile ».) De plus, la réussite de ces programmes repose en grande partie sur la présence d'éducateurs adjoints qui participent à la mise en œuvre de chaque plan d'études, qui accompagnent les élèves à leurs stages ou qui leur donnent des cours de rattrapage en cas de besoin.
Oui, Kathy Forsythe-Lantz admet l'utilité des étiquettes, mais elle croit aussi que nous sommes tous essentiellement taillés dans la même étoffe. Tous les êtres humains, peu importe leurs capacités ou l'étiquette qu'on leur appose, ont les mêmes besoins et les mêmes désirs. Ils veulent être acceptés, être productifs et utiles, être entourés d'amis et de parents. Et bien qu'ils ne puissent pas tous maîtriser le calcul différentiel et intégral, dit l'enseignante, ils peuvent tous apprendre à porter fièrement l'étiquette « ami ».