L'enseignement dans le Grand Nord : la nature et l'école

Le gouvernement du nouveau territoire canadien, le Nunavut, doit relever un défi de taille : celui de se structurer, d'établir les fonctions de ses nouveaux ministères et organismes, et de commencer à gouverner les milliers d'habitants de cet immense territoire. L'éducation représente l'une de ses nombreuses tâches.
En 1996, 56 p. 100 de la population du Nunavut avait moins de 25 ans, et près du tiers des habitants de 15 ans et plus n'avaient pas fait d'études secondaires. En vertu de la Loi concernant l'Accord sur les revendications territoriales du Nunavut, dont les dispositions ont régi la création du territoire, la fonction publique du Nunavut devra un jour être composée de 85 p. 100 d'Inuits afin de refléter la proportion inuite du territoire.
L'expérience de Carmie MacLean à la Tusarvik School de Repulse Bay témoigne des défis et des changements qui se présentent au sein du système d'éducation du territoire.
Lorsque Mme MacLean est entrée en fonction à Repulse Bay après avoir enseigné pendant trois décennies dans le sud du pays, elle n'a pas tardé à s'apercevoir qu'elle devait remplacer bon nombre de ses attentes et stratégies d'enseignement habituelles. En effet, la culture du peuple nomade du Nunavut — qui vivait encore de la chasse et de la pêche il y a deux générations — était à des années-lumière de celle, urbaine et technologique, des habitants du Sud, pour qui elle avait élaboré ces stratégies.
L'enseignante a découvert que sa définition de l'enseignement, de ses méthodes et de sa raison d'être, n'était pas moins différente de celle des enfants et de leurs aînés que la culture. Elle explique ainsi son adaptation : « J'ai dû atteindre un équilibre entre la culture du Nord et celle, envahissante, du Sud, entre ce dont les enfants avaient besoin pour vivre en harmonie avec la nature et les compétences nécessaires à leur succès en classe et dans un monde en évolution constante. »
Elle a su relever ses manches et foncer.
Pour les Inuits, l'école ne représente qu'une façon d'apprendre parmi d'autres, et ce qui serait considéré comme de l'« absentéisme chronique » dans le Sud n'est pas un sujet d'inquiétude pour de nombreux parents de Repulse Bay. L'apprentissage de la vie dans la nature et les visites prolongées à la parenté éloignée durant la saison printanière éloignent les enfants de l'école pendant de longues périodes. L'habitude de se coucher tard et de se lever tard est un autre facteur d'absentéisme. « Il est difficile d'assurer la continuité de l'apprentissage lorsque la composition de la classe change de jour en jour », ajoute Mme MacLean.
L'absentéisme étant un obstacle important à l'apprentissage des élèves, l'enseignante commença par récompenser ceux qui ne s'étaient pas absentés de l'école pendant un mois en les invitant chez elle pour préparer des muffins aux bleuets et les manger avec un verre de lait, du jus et des fruits.
Elle créa ensuite le Tableau de l'assiduité, où étaient affichées les photos des élèves qui avaient été présents à l'école tous les jours pendant un mois. (Il est intéressant de noter que le Tableau de l'assiduité a enseigné aux enfants les avantages et le respect de la propriété. Les photos personnelles sont rares à Repulse Bay et, au début du programme, les photos n'étaient pas aussitôt affichées qu'elles disparaissaient. Avec l'aide de parents et de collègues, Mme MacLean les a toutes retrouvées sauf une, qu'elle a remplacée sur le Tableau par une courte note sur les méfaits du vol.)
L'enseignante a dû composer également avec le fait que l'anglais est la langue d'instruction à compter de la 4e année — mais aussi la langue seconde des élèves qui la parlent rarement à la maison — et qui, par conséquent, étaient loin des normes nationales et internationales de rendement pour leur niveau scolaire.
Madame MacLean savait que le succès scolaire des élèves passait par une plus grande maîtrise de l'anglais. Elle a donc élaboré un programme pour les aider à s'améliorer. L'un des éléments du programme est une lettre que l'enseignante rédige au tableau noir tous les jours et qui décrit de nouveaux thèmes, porte sur des questions morales ou des problèmes de comportement et présente de nouveaux mots. Ces lettres servent de point de départ au développement de la langue parlée et écrite des enfants.
Les lettres aident aussi à jeter un pont entre la famille, la collectivité et l'école, en illustrant le lien entre la vie quotidienne et l'apprentissage en classe. Les élèves ont toujours hâte de commencer la journée par la lecture d'une lettre qui s'adresse à eux personnellement, et qui est pertinente et utile. De plus, Mme MacLean encourage ses élèves à écrire en tenant un journal de bord. Ce passage de la tradition orale à l'écriture, l'enseignante le récompense en écrivant une lettre personnelle aux élèves pour chaque texte écrit dans leur journal.
Madame MacLean s'est également assurée que ses élèves évoluent dans un milieu où les bonnes notes sont récompensées. Ainsi, les élèves qui atteignent le niveau requis de compétences linguistiques ont droit à un compte de courriel et se servent de l'appareil photo numérique de l'école pour préparer des expositions. Cette méthode leur permet non seulement d'améliorer leur anglais, mais d'apprendre à se servir d'outils technologiques d'une manière à la fois intéressante et pratique. Le courriel et Internet représentent pour ces enfants isolés une fenêtre ouverte sur le monde.
Ce lien entre les études et la vie, et l'idée de planifier et de viser un but qui pourra être atteint dans 5, 10 ou 15 ans, étaient des notions inconnues d'un grand nombre des élèves de Mme MacLean.
Ainsi, l'enseignante se rappelle qu'au cours de sa première semaine à la Tusarvik School, elle avait demandé à ses élèves d'écrire un court paragraphe décrivant ce qu'ils désiraient faire lorsqu'ils seraient grands. « Ils ont eu de la difficulté à comprendre ce que j'attendais d'eux. La plupart d'entre eux n'y avaient jamais ou rarement pensé. »
C'est ainsi que Mme MacLean a compris qu'elle aurait un autre défi à relever : les devoirs. Les enfants n'avaient pas l'habitude de rapporter des livres chez eux pour travailler. Madame MacLean a donc lancé une campagne qui consistait à envoyer, à l'heure du déjeuner, une note aux parents dont les enfants n'avaient pas remis leurs devoirs (ou une note de félicitations à ceux dont les enfants réussissaient bien à l'école). Les parents devaient signer la note et la renvoyer à l'école la journée même. Madame MacLean a découvert qu'elle devait parfois assurer le suivi par téléphone, et que la plupart des parents coopéraient.
Cette façon de faire toute simple (qui va de soi dans le Sud) a largement contribué à changer les attitudes à l'égard des devoirs. Les élèves n'étaient pas habitués à être à ce point responsables de leurs actes ou à terminer un travail. Leurs parents, eux, n'étaient pas habitués à recevoir des commentaires réguliers sur les progrès de leurs enfants. Plus important encore, l'initiative de Mme MacLean a contribué à faire comprendre à tous que l'acquisition de connaissances peut et doit se poursuivre la vie durant.
Madame MacLean trouvait que le programme d'études normalisé ne convenait pas à ses élèves inuits : plusieurs d'entre eux, par exemple, n'avaient jamais vu une vache ou un pissenlit. Elle a donc passé des heures à faire de la recherche, et à préparer des ressources et des cours mieux adaptés à leur vécu, leur milieu scolaire et leurs besoins.
Dans le cadre du tournoi de pêche local, par exemple, les enfants ont fabriqué des poissons en papier, rédigé le récit de leurs parties de pêche, pris des photos numériques de leurs camarades montrant fièrement leur « prise », pour ensuite présenter leur travail à leurs parents et à d'autres membres de leur collectivité. Madame MacLean encourage ses élèves à lui transmettre leurs connaissances comme elle leur transmet les siennes. À des excursions visant l'étude des caractéristiques géographiques et géologiques des alentours se sont ainsi greffées des leçons de raquette et de préparation d'un feu.
Madame MacLean croit que les outils d'apprentissage modernes — ordinateurs, Internet, caméras numériques et vidéo — ont une valeur inestimable pour les élèves du Nord canadien. Bien que les technologies modernes ne sont plus considérées comme un luxe, elles demeurent coûteuses, surtout dans le Nord. Mais l'enseignante affirme que ses élèves en ont besoin pour se tourner vers l'extérieur et découvrir un monde qu'ils n'ont pas assez souvent l'occasion d'explorer. « Même si un élève ne quitte jamais Repulse Bay, ajoute-t-elle, il peut rester en contact avec le monde au moyen du courriel et d'Internet. »
Les années passées à Repulse Bay ont enseigné à Mme MacLean que l'élargissement des horizons de ses élèves et les occasions pour eux de réfléchir à leur avenir furent aussi importants, sinon plus, que le programme d'études. « Le fait de les aider à découvrir le vaste monde a simplifié ma tâche d'enseignante, dit-elle. Lorsqu'ils ont compris que la maîtrise de l'anglais pouvait leur être d'une aide précieuse ailleurs qu'en classe, ils ont commencé à comprendre l'utilité de l'école. »
Madame MacLean a fait ce que tous les enseignants devraient faire : permettre aux enfants d'entrevoir leur avenir et les aider à le préparer. Et c'est ce que fait aussi le gouvernement du Nunavut : il outille les élèves de ses écoles afin qu'ils puissent se tailler une place dans une économie mondiale axée sur la technologie, tout en préservant leur identité culturelle.
« À l'heure actuelle, les Inuits instruits ont l'embarras du choix au Nunavut : tous les rêves leur sont permis, explique Mme MacLean. Plus que tout, mes élèves ont besoin de savoir qu'ils ont des choix et qu'ils peuvent façonner leur avenir. »