Prix du Premier ministre pour l'excellence dans 
l'enseignement

Des enfants et des claviers


Tirer le maximum de ce que la technologie peut apporter en éducation, tout en rappelant aux élèves que la machine ne remplace pas le sens critique, une discussion éclairée ou l'exploration des émotions, voilà un défi immédiat qui se pose à tous les enseignants.

Et c'est un défi qu'ils relèvent de multiples façons. Certains accueillent la technologie à bras ouverts dans leur classe, confiants que la créativité et le sens critique des élèves prévaudront. D'autres bannissent la technologie de leur classe, et insistent pour que les élèves apprennent sans l'aide de « jouets ». La plupart des enseignants tentent de doser ces deux points de vue et considèrent la technologie comme un outil parmi d'autres.

Mais à mesure que la technologie prend de l'importance dans le monde de l'éducation et dans celui du travail, il devient plus difficile de préserver cet équilibre. Avant de mettre l'accent sur le côté humain de la technologie, les enseignants doivent se demander si ce côté existe.

« La technologie désigne tout outil qui facilite l'activité humaine. Puisqu'il faut quelqu'un pour l'exploiter, elle a toujours un côté humain », affirme Helen Pat Hansen, qui enseigne le droit, les communications et la technologie, ainsi qu'un programme sur le tourisme à la Sacred Heart High School, à Stittsville (Ontario). Dynamique et engagée, Mme Hansen fait partie de l'équipe Tech-Connect, qui réunit des élèves de divers niveaux de la Guardian Angels Elementary School et de la Sacred Heart High School autour de diverses activités faisant appel à la technologie. (Voir La technologie : un lien entre les écoles et les enfants).

Les enseignants ont besoin de garder en tête la dimension humaine de la technologie lorsqu'ils s'en servent ou qu'ils enseignent à leurs élèves comment en tirer parti. Maintenant qu'il existe des usines robotisées et des fonctions automatiques à presque tous les appareils que nous utilisons, il est facile pour les élèves (et les enseignants!) d'oublier qu'à l'origine, chaque appareil a été conçu et fabriqué par un être humain.

Les élèves en conception de Doug MacCorkindale, au Marc Garneau Collegiate Institute, à Toronto, n'oublient pas cette dimension humaine de la technologie. Ils peuvent constater les rapports qui existent entre la technologie et la création. Les élèves de M. MacCorkindale ont conçu et construit une multitude d'appareils, d'une prothèse qui permet à un élève handicapé de tenir un bâton de hockey à des modèles du manipulateur agile spécialisé, c'est-à-dire la « main » attachée à Canadarm 2.

Les élèves apprennent aussi comment la technologie étouffe la créativité. « Dans mes classes, nous parlons beaucoup des aspects déshumanisants de la technologie moderne, affirme M. MacCorkindale. Dès qu'un dispositif est standardisé ou que des "ensembles de produits" remplacent les véritables choix, la créativité et la souplesse en souffrent. » Il enseigne donc à ses élèves comment redonner une dimension humaine à la technologie. Ceux-ci discutent de commandes réglables et ergonomiques, puis les conçoivent et les fabriquent.

Jean-Daniel Roy, enseignant de 5e année à l'École Sainte-Anne, à Sherbrooke (Québec), s'y est pris différemment pour trouver une dimension humaine à la technologie. Il a employé l'informatique pour établir des relations satisfaisantes et bénéfiques entre ses élèves et des élèves d'outre-Atlantique. Pendant cinq ans, dans le cadre d'un échange scolaire, il a préparé ses élèves québécois à un voyage en France. Ces derniers ont tenu des vidéoconférences avec leurs camarades français, ils ont entretenu une correspondance suivie par courriel et ils ont construit un site Web leur permettant de montrer leurs plans et leurs travaux aux élèves français participant à l'échange, à leur famille et à leurs amis. (Voir Un projet virtuel devient réalité).




La place de la technologie dans l'enseignement

Une fois qu'ils ont redonné une dimension humaine à la technologie, comment les enseignants peuvent-ils l'exploiter en classe?

« Je crois qu'Internet et que l'informatique sont des moyens extraordinaires de valider et d'utiliser le langage écrit dans la vie quotidienne, et de nous rassembler », affirme M. Roy (il est francophone et il a participé aux discussions avec les autres lauréats des Prix du Premier ministre à l'aide d'écouteurs, d'un microphone et de services d'interprétation simultanée ¯ illustrant d'une autre façon le côté humain de la technologie). « De nombreuses expériences éducatives deviennent possibles grâce à la technologie », ajoute-t-il.

Avec son air de jeunesse et sa voix douce, Jean-Daniel Roy se dit très stimulé par l'effet que la technologie peut avoir sur l'enseignement. Il sait très bien comment l'informatique peut élargir les horizons des élèves et, littéralement, leur faire voir d'autres parties du monde.

« Pour employer Internet, il suffit de savoir lire et écrire », poursuit M. Roy (du moins tant que de nouvelles technologies ne nous permettront pas de parler à l'ordinateur et d'écouter Internet). Puisqu'une grande partie de l'apprentissage repose sur la lecture et l'écriture, les télécommunications offrent aux élèves et aux enseignants de merveilleuses occasions d'apprendre. « Écrire pour un lectorat, créer quelque chose que beaucoup de gens pourront voir, écrire à quelqu'un qui répondra ou qui formulera des commentaires, c'est très différent d'écrire uniquement pour obtenir une note », explique-t-il.

Monsieur Roy a multiplié ces occasions pendant son programme d'échange Québec-France. Ainsi, il décrit comment ses élèves ont préparé des vidéoconférences avec leurs camarades français. Ils devaient formuler des questions à poser aux élèves français, ainsi que prévoir les questions que ces derniers allaient leur poser et faire des recherches pour y répondre. Cet apprentissage avait un but concret, ce qui le rendait plus pertinent et intéressant. « L'objectif pédagogique n'était pas d'employer la technologie : c'était la préparation qui importait », commente M. Roy. Tant que cette distinction est claire, il est facile de préserver le côté humain de la technologie. (Pour savoir comment un autre enseignant applique la technologie à l'apprentissage de la langue, voir La technologie au service de l'apprentissage d'une langue seconde.)

Pour sa part, Mme Hansen considère l'intégration de la technologie à l'ensemble du programme comme un moyen stimulant et nouveau, pour les élèves, de rehausser leur capacité de communiquer et de collaborer avec d'autres, ainsi que de cultiver leur créativité.

Ainsi, l'un des projets de l'équipe de Stittsville, intitulé KinderCreations, réunissait un logiciel produit par les élèves du secondaire et des récits créés par des élèves de la maternelle en des recueils de contes sur le thème des animaux exotiques. Les deux groupes d'élèves ont bénéficié de cette activité. Ceux du secondaire ont pu valider leur logiciel auprès de vrais utilisateurs, puis le perfectionner. Les élèves de la maternelle ont acquis des connaissances en anglais dans le cadre d'une activité concrète et stimulante. « L'insistance sur l'aspect humain de la technologie consiste en partie à encourager les enfants à comprendre ce que cet aspect signifie et à l'expliquer, c'est-à-dire l'emploi d'un outil par un être humain pour atteindre un résultat. (L'encadré Composition dans des classes virtuelles interactives, décrit un autre type de collaboration entre des classes.)

Mais cette réalité est-elle la même dans toutes les classes? Lee Curtis, qui enseigne au Langford Alternative Education Program, à Victoria (Colombie-Britannique), croit que non. Son programme innovateur, qui prépare les élèves de 8e et de 9e année présentant un risque élevé de décrocher à réintégrer le système scolaire régulier et à y réussir, met l'accent sur l'acquisition d'attitudes et d'habiletés dont ces élèves ont besoin pour faire face aux multiples défis qu'ils ont à relever. Il admet que la technologie a un rôle important à jouer (ses élèves apprennent à taper et à utiliser un ordinateur pour étudier à leur propre rythme des modules de géographie, d'anglais et de mathématiques), mais en général, pour améliorer leur situation scolaire, ses élèves ont surtout besoin d'adopter de meilleures habitudes de travail, de faire du bénévolat, de lire davantage et d'avoir des rapports sociaux positifs.

« La classe a un téléphone et un télécopieur, mais pas d'accès au courriel sur place, déclare M. Curtis. Je préfère passer mon temps à travailler avec chacun des élèves plutôt qu'à lire des circulaires transmises par courriel. »

Lee Curtis a commencé son enseignement innovateur dans des classes d'ébénisterie de 10e année. Il estime que la courbe d'apprentissage de l'ébénisterie convient bien à celle de la technologie. « Il faut commencer par des compétences de base et des outils à main. Les élèves apprennent à les utiliser et à les entretenir, explique-t-il. Ensuite, ils passent aux outils électriques; ils apprennent à les utiliser prudemment et à en exploiter tout le potentiel. Enfin, ils entreprennent un projet ambitieux et travaillent avec une équipe d'ébénistes. »

Pour tirer bon parti de la technologie, il faut que les enseignants et les administrateurs, à l'instar des élèves, soient prêts à apprendre, selon Mme Hansen. « Quand l'enseignant est aussi prêt que l'élève à faire des erreurs, à aborder un problème ou une matière sous un autre angle, et à demander l'aide d'autres enseignants ou élèves, il se rend rapidement compte du potentiel de la technologie pour l'exploration et découvre de nouveaux moyens d'apprendre », affirme-t-elle.




La recherche de l'équilibre

De toute évidence, les ordinateurs et autres outils technologiques sont là pour rester. « Ce que nous devons faire, c'est leur donner la place qui leur revient dans notre vie et nous rappeler qu'il s'agit d'outils didactiques parmi tant d'autres, précise Mme Hansen. La technologie devrait servir à enrichir l'apprentissage scolaire, et non à le remplacer. »

La technologie peut rehausser l'apprentissage traditionnel. Ainsi, l'intensification des communications entraîne une augmentation des messages inutiles qui font perdre du temps, comme le pourriel et les sites Web de marketing. « Nous devrions en profiter pour aider les élèves à apprendre comment faire de la recherche, filtrer l'information et employer leur sens critique », suggère-t-elle.

Faute de vigilance, la technologie risque de déloger le véritable apprentissage. La technologie qui nous aide à communiquer, comme le courriel et Internet, peut aussi nous conduire à l'isolement, car elle favorise la lecture et l'écriture en solitaire. « Pour contrer cette tendance, je ne permets pas aux élèves de travailler seuls, déclare M. MacCorkindale. Ils doivent apprendre à travailler en équipe et à se respecter les uns les autres, tout autant qu'ils doivent apprendre à lire un plan technique ou à se servir d'un tour. »

C'est avant tout une question d'équilibre. Pour préserver la dimension humaine de la technologie, il faut chercher à atteindre un juste milieu entre l'emploi accru de la technologie dans les écoles et au travail, et un apprentissage scolaire solide. En outre, pour contrer la tendance à l'isolement, il faut prendre conscience de notre besoin de contacts sociaux et des avantages du travail d'équipe.