Prix du Premier ministre pour l'excellence dans 
l'enseignement

L'autre face du tableau d’honneur


Nous avons fait beaucoup de chemin depuis l'époque où des rangées d'élèves dociles ânonnaient les tables de multiplication dans les écoles de rang à une seule classe. Les classes d'aujourd'hui bourdonnent d'activité et de questions, sont décorées d'affiches et de travaux d'arts plastiques, et résonnent des voix des élèves, de musique et du bruit des ordinateurs, des imprimantes et des numériseurs.

Le programme d'études a beaucoup évolué lui aussi. L'enseignement ne se concentre plus sur la matière, mais sur l'enfant, chez qui l'on cherche à développer non seulement les compétences et les connaissances scolaires, mais les habiletés personnelles et interpersonnelles, l'amour de l'apprentissage et la confiance en soi, pour en faire une personne complète.

Cependant, les méthodes utilisées pour évaluer la réussite des élèves dans ce nouvel environnement semblent parfois sortir tout droit de l'école de rang. Les notes constituent encore le principal indicateur du rendement scolaire pour les parents, les employeurs éventuels et les élèves eux-mêmes.

« Les notes sont utiles, déclare Marie Hockley, qui enseigne l'anglais et l'histoire à la Ridgeway-Crystal Beach High School, à Ridgeway (Ontario), mais une note de 92 p. 100 n'est pas la seule chose dont a besoin un élève. La note ne mesure qu'une partie du processus d'apprentissage. Elle ne nous fournit pas nécessairement d'indication utile sur la capacité d'un élève à résoudre un nouveau problème, à travailler en équipe et à apprendre de façon autonome. »

« Les notes ne sont qu'un cliché instantané des capacités de l'élève, et non un portrait panoramique de sa valeur personnelle », commente Mike Hussey, qui enseigne l'anglais au Marc Garneau Collegiate Institute, à Toronto. Selon lui, les notes sont encore employées pour mesurer les progrès et la réussite des élèves parce qu'elles sont faciles à utiliser et à codifier, et non parce qu'elles fournissent la meilleure indication de leurs capacités générales.

Les notes ne donnent même pas un tableau exact des connaissances que peut avoir un élève. Chaque enseignant utilise ses propres critères - un B+ pour un enseignant correspond à un A pour un autre - et tous les élèves ont des capacités différentes. Les élèves du primaire et ceux du secondaire ne partagent pas les mêmes habiletés, tout comme les élèves pour qui l'anglais ou le français est une langue seconde ont des points de repère différents, pour la mesure de leur réussite, que les jeunes qui sont nés au Canada.

En outre, lorsque nous nous concentrons sur les notes et que nous « enseignons la matière de l'examen », nous passons à côté d'importants aspects de l'enseignement, au risque de limiter les possibilités d'avenir de nos enfants. C'est ce que pense Kelly Brownrigg, enseignante en 6e année à la Guardian Angels Catholic School, à Stittsville (Ontario).

Selon Mme Brownrigg, l'enseignement axé sur les notes ne tient pas compte des différents styles d'apprentissage ou des différentes capacités scolaires, et tend à privilégier et à récompenser un type d'élèves plutôt qu'un autre. Et, quand on enseigne en fonction de l'examen, on néglige les leçons importantes à tirer sur le développement du caractère, les habitudes de travail et la croissance personnelle. Des élèves peuvent terminer leurs études avec de bonnes notes et être incapables de réussir sur le marché du travail.




Buts et réussite des élèves

« Une meilleure façon de mesurer la réussite d'un élève, propose Mary Lou Mastromonaco, est de chercher à savoir s'il est conscient de ses progrès. Connaît-il ses forces et ses faiblesses? Sait-il comment tirer parti des uns ou améliorer les autres? » Madame Mastromonaco, qui enseigne l'anglais langue seconde avec compétence, calme et confiance à la Bishop Grandin High School, à Calgary, ajoute que, pour ses élèves, un signe de réussite est une bonne adaptation à la vie au Canada et à l'atmosphère sociale fourmillante d'une grande école secondaire multiculturelle. (Voir Les défis de la langue seconde.)

Jean-Daniel Roy, enseignant en 5e année à l'École Sainte-Anne, à Sherbrooke (Québec), renchérit : « Les élèves qui connaissent leurs capacités et les exploitent pour s'améliorer ont un net avantage dans toutes les situations d'apprentissage. Non seulement acquièrent-ils de la confiance en eux et un amour de l'apprentissage, mais ils assimilent bien l'information nouvelle et obtiennent de bonnes notes! »

Selon Kelly Brownrigg, plutôt que de se fier aux notes pour évaluer les progrès d'un élève, il faut examiner comment il se débrouille au moment de se fixer des buts. Un élève qui peut se fixer un but réaliste et prévoir comment il l'atteindra est un élève qui est en train d'acquérir les compétences et les connaissances dont il aura besoin pour réussir toute sa vie durant.

Madame Brownrigg encourage ses élèves du primaire à se concentrer sur le développement et l'amélioration de leurs compétences. Ils se fixent des buts précis et détaillés - par exemple « Je veux que mon écriture soit plus vivante et imagée » - et se donnent des critères pour déterminer si le but a été atteint - par exemple « J'ai employé au moins un adjectif dans chaque phrase ».

« Puis, nous assurons un suivi auprès de l'élève pour nous assurer qu'il atteint les buts qu'il s'est fixés, explique Mme Brownrigg. Même au primaire, les élèves peuvent devenir très habiles à établir des critères pour leurs différents buts et à mesurer leurs progrès. » (Pour en savoir davantage sur la façon dont les élèves de Mme Brownrigg se fixent des buts, voir Vive le lundi!)

« Les élèves peuvent apprendre à mesurer leur propre réussite », convient Marie Hockley. Elle fournit à ses élèves du secondaire des grilles portant sur les techniques d'écriture et renfermant des rubriques leur permettant d'évaluer leurs présentations écrites et orales. En outre, les pairs donnent leur avis sur les exposés; ils fournissent des commentaires constructifs et proposent des stratégies d'amélioration. Grâce aux attentes claires de la part de Mme Hockley et à ces rubriques et méthodes d'évaluation, les élèves deviennent rapidement des rédacteurs confiants et habiles.

Marie Hockley se sert également de stratégies coopératives dans sa classe pour enseigner la matière du programme d'études tout en favorisant le développement personnel. Des « groupes de travail à la maison » de quatre ou cinq élèves font un devoir ensemble après l'école et formulent une question sur la matière. Le lendemain, en classe, des panels d'experts, dont chacun des membres provient de l'un des groupes de travail à la maison, répondent aux cinq questions. Les élèves ne sont notés que sur ces réponses pour cette matière précise. Chacun d'entre eux est responsable vis-à-vis des autres et évalue le travail de ses camarades. Parfois, c'est le panel d'experts qui passe l'examen de l'unité d'apprentissage.

Ces enseignants croient que la réussite par rapport à des buts est plus gratifiante et plus ciblée, et qu'elle témoigne d'un plus grand engagement que la réussite mesurée au moyen d'un examen et d'un système de points. « Les élèves apprennent ce que c'est que de réussir à mesure qu'ils atteignent leurs buts personnels à court terme. Et ils apprennent ce qu'ils doivent faire pour réussir de nouveau », déclare Kelly Brownrigg.

« En bout de ligne, c'est plus satisfaisant et plus durable, ajoute Mary Lou Mastromonaco. Quand ils arrivent à l'école, mes élèves en anglais langue seconde sont sans voix, au sens propre et au sens figuré. Ils en sont conscients. Cela peut être une expérience traumatisante pour eux. »

Mais à mesure qu'ils apprennent à parler anglais, à travailler avec les autres, à exprimer leurs opinions et leurs rêves (une chose qu'ils n'ont peut-être jamais pu faire auparavant) et à respecter les opinions et les sentiments d'autrui, ils commencent à trouver leur voix.

Pour stimuler ce processus, qui consiste pour ces jeunes autant à trouver leur voix qu'à s'adapter à leur nouveau pays, Mme Mastromonaco a mis au point un certain nombre d'activités qui servent à mieux les sensibiliser aux différentes cultures, en même temps qu'à enseigner la langue. Ainsi, des équipes - dont chaque membre vient d'un pays différent - montent une vitrine d'exposition contenant des articles représentatifs du pays d'origine d'un élève : œuvres d'art, cartes géographiques, coiffures et vêtements traditionnels, objets de tous les jours et descriptions écrites. « Parfois, je réunis dans une même équipe des élèves venant de pays qui ont déjà été en guerre l'un contre l'autre, raconte Mme Mastromonaco. À mesure qu'ils travaillent ensemble, ils apprennent à comprendre et à respecter la culture de l'autre. »




Le tableau d'honneur

En plus d'acquérir des connaissances théoriques, les élèves doivent développer des forces et des qualités qui en feront des personnes fiables, responsables, honnêtes et respectées. Les quatre enseignants s'entendent sur ce point. Nous devons tous apprendre à être un bon chef, un membre d'équipe responsable et un travailleur consciencieux. Nous devons aussi acquérir une attitude positive, une capacité d'examen critique et une aptitude à travailler en équipe. Aucun élève ne peut développer ces qualités en mémorisant les capitales du monde ou des formules chimiques.

Le tableau d'honneur devrait refléter aussi bien les progrès scolaires que la réussite sur le plan du développement personnel. « Nous avons autant, sinon plus, besoin de gens bien que de gens intelligents », explique Mme Brownrigg. « Et l'école est le meilleur endroit où développer ces qualités, ajoute Marie Hockley. Nos méthodes d'enseignement sont plus douces et mieux contrôlées que celles de l' "école de la vie". »

Les enseignants peuvent montrer le chemin vers cette nouvelle version du tableau d'honneur en servant de modèles aux élèves.

Dans sa classe, Mme Brownrigg utilise une méthode axée sur les trois « R » qui caractérisent l'enseignement : responsable, respectueux et plein de ressources. Elle encourage ses élèves à apprendre les bonnes manières, à devenir responsables et respectueux, et à se donner une attitude positive - tous des éléments essentiels à l'apprentissage - en donnant l'exemple. Selon Marie Hockley et Mary Lou Mastromonaco, les enseignants du secondaire s'occupent des jeunes à un moment où leur développement personnel se fait à un rythme accéléré. Les possibilités d'exercer une influence positive sur leur vie sont nombreuses.

Marie Hockley ajoute : « J'ai l'impression d'avoir réussi dans mon rôle d'enseignante lorsque mes élèves s'aperçoivent que je leur enseigne plus que le programme d'études. »