Ouvrir les portes pour ouvrir les esprits : l'éducation communautaire
- Une collectivité dans une collectivité
- Nous nous souviendrons d'eux
- Combler l'écart
- Faire tomber les barrières
- Bâtir l'avenir
Quelle soit en brique, en acier ou en bois, l'école est immédiatement reconnaissable. L'un de ses traits distinctifs est la grandeur de l'espace qui l'entoure. L'école est physiquement éloignée des immeubles avoisinants pour des raisons pratiques (terrains de jeux et de stationnement) et pour plus de tranquillité et de sécurité.
Mais il y a plus que la distance physique qui sépare la plupart des écoles de leur collectivité. Tout enseignant qui essaie de relier l'école et la collectivité se heurte à un préjugé selon lequel les affaires de la collectivité n'ont pas de rapport avec la vie de l'école et que les élèves ne devraient pas déranger les affaires de la collectivité.
Une collectivité dans une collectivité
Blake Seward
« Enseigner est l'occasion d'en apprendre autant sur une matière que sur chaque élève. Tous les élèves apportent quelque chose de valable à la classe. C'est cela qui relie les élèves au monde extérieur et leur fournit un point de vue qui les guidera vers un apprentissage durable. Qu'est-ce qu'on peut demander de mieux que d'être un enseignant et de faire partie de ce processus? »
L'école est une collectivité à l'intérieur d'une collectivité. La plupart des activités propres à la collectivité se déroulent également à l'école, à une plus petite échelle. Les gens assument des tâches, ont une interaction sociale, s'adonnent à des sports, échangent de l'information et acquièrent de nouvelles compétences. Alors, pourquoi est-il si difficile de relier l'école et la collectivité?
« Cette séparation existe encore dans l'esprit des gens parce qu'ils ne savent pas très bien ce qui se passe à l'école », répond Blake Seward, qui enseigne l'histoire au Smiths Falls District Collegiate Institute, à Smiths Falls (Ontario). Pendant sa carrière d'enseignant, il a essayé à plusieurs reprises de combler cet écart; l'exemple le plus remarquable est son projet d'histoire « Nous nous souviendrons d'eux », qui se sert des ressources communautaires et gouvernementales pour permettre aux élèves de faire des recherches sur les anciens combattants de la Première Guerre mondiale (voir « Nous nous souviendrons d'eux », ci-dessous).
« En intégrant la collectivité au monde de l'éducation, nous construisons une structure de croyances qui est un premier lien entre l'école et la collectivité », dit-il. La collectivité commence à croire que l'école est une partie intégrante d'elle-même. En retour, l'école et les élèves commencent à croire que l'éducation a un rapport avec la collectivité dans son ensemble. En bout de ligne, cette structure de croyances produit des jeunes qui voudront apprendre toute leur vie, soutient Blake Seward.
Nous nous souviendrons d'eux
C'est une brève conversation au cours d'une réunion familiale qui a lancé un projet de recherche dans une école secondaire qui a par la suite captivé des centaines d'élèves, d'enseignants et d'archivistes. « J'ai découvert que j'avais un grand-oncle qui était mort à Passchendaele, se rappelle Blake Seward, et j'étais assez mécontent. Pourquoi ne m'avait-on jamais parlé de lui? »
Au moment où il finissait sa recherche sur son grand-oncle Clarence, cet enseignant en histoire au Smiths Falls District Collegiate Institute s'est rendu compte tout à coup que « non seulement la recherche était fascinante, mais [qu']elle couvrait une grande partie du cours d'histoire du Canada ». Faire une recherche sur un ancien combattant de la Première Guerre mondiale fournirait aux élèves une vision concrète des événements liés à la guerre, tout en leur enseignant des techniques de recherche dans les sources de première main et en leur donnant une expérience de la rédaction d'un rapport officiel, toutes des compétences très appréciées des enseignants au niveau postsecondaire, sans parler des futurs employeurs.
Pour commencer, Blake Seward a distribué à ses élèves d'histoire de 10e année des noms tirés du monument aux morts de Smiths Falls. Les élèves ont vérifié les noms dans les registres des églises locales et, dans certains cas, ont pu communiquer avec des parents encore en vie et habitant dans la région pour obtenir des renseignements sur « leur soldat » - son lieu de naissance, son statut civil, son régiment, le lieu et la date de son décès, etc. Pour trouver les inévitables éléments manquants, les élèves se sont adressés aux Archives nationales pour obtenir le dossier de renseignements de service de leur soldat. Dans ce dossier, on trouve de l'information sur les proches parents du soldat, le moment et le lieu de son enrôlement, son numéro de régiment et la date de son décès. Cette dernière information a aidé les élèves à déterminer dans quelles batailles leur soldat avait combattu et où il était mort. Une fois leur intérêt piqué, les élèves ont fait d'autres recherches sur cette bataille précise : son importance stratégique, sa durée, les mouvements de troupes, les officiers aux postes de commandement et les incidents mémorables de la bataille. Toute la collectivité s'est engagée dans le projet, raconte Blake Seward, en donnant des coupures de presse, des photographies et d'autres objets pour aider les élèves dans leur recherche.
Pour terminer, les élèves ont écrit un rapport de cinq ou six pages sur l'information détaillée et vérifiée qu'ils ont recueillie à propos de leur soldat. Ces rapports seront ajoutés au site « Le Canada se souvient » d'Anciens combattants Canada, dans une section intitulée « Nous nous souviendrons d'eux », qui devrait être lancée en 2004.
Les fonctionnaires d'Anciens combattants Canada et des Archives nationales ont été étonnés et impressionnés par l'engagement suscité par le projet chez ces élèves de niveau secondaire, et ont demandé à Blake Seward de créer une unité d'apprentissage qui serait distribuée à d'autres enseignants d'un peu partout au pays. Cette unité d'apprentissage a pris la forme d'un modèle réunissant des méthodes de recherche compatibles et des systèmes de présentation des données que les écoles canadiennes peuvent utiliser pour recueillir et organiser les histoires des 600 000 anciens combattants de notre pays. (Une fois les histoires complétées, les écoles les envoient au Smiths Falls District Collegiate pour qu'elles soient converties en pages Web.) étant donné que cette unité fournit un « lieu de travail » où les élèves et les enseignants peuvent effectuer leurs recherches, M. Seward l'a appelée la Salle de projet. Comme l'explique cet enseignant, « elle fournit tout ce qu'il faut pour qu'un enseignant puisse mener à bien le projet dans son école : toute l'information sur les personnes-ressources et les sources de recherche, des conseils, de l'information sur la façon de structurer les leçons, tout! ».
On peut se procurer des trousses pour la « Salle de projet » auprès des Archives nationales. Près de 100 trousses ont déjà été envoyées aux enseignants dans toutes les provinces.
Pour en savoir davantage, il suffit de communiquer avec les Archives nationales du Canada.
Combler l'écart
Pascale Baillargeon
« Pour moi, il est très important de faire partie d'une petite collectivité où l'interdépendance, les partenariats, le leadership et l'apprentissage se mêlent pour façonner le développement des élèves. L'environnement et l'esprit qui y règne influencent également la croissance non seulement des élèves, mais aussi de leur enseignant. Les expériences multiculturelles ont ébranlé les frontières de ma compréhension et m'ont amenée à me questionner sur ce que je prenais pour acquis. Je vois l'enseignement comme une exploration sans fin plutôt que comme une liste de bonnes réponses. »
Pour lancer cette dynamique d'interaction entre l'école et la collectivité, il peut suffire de faire une demande. « Parfois, on vous répondra "Non", intervient Pat Shedden en riant, mais ce n'est pas un problème car bien souvent la réponse est "Oui!". Il est important de faire ce premier pas vers la collectivité. » La délicate Pat Shedden compte énormément sur la collectivité dans son travail d'éducatrice spécialisée auprès d'enfants autistes, à la Queensville Public School de Queensville (Ontario).
Selon elle, il s'agit de reconnaître les ressources originales qui existent et de manifester de la compréhension, de l'acceptation et de l'appréciation envers ce qui est offert. Un grand nombre de gens peuvent en fait être disposés à aider, mais parce qu'ils perçoivent cette séparation entre l'école et la collectivité, hésitent à proposer leurs services. Ils se disent : « Qu'est-ce que j'ai à offrir? Je ne suis pas un spécialiste ni un éducateur, seulement une personne ordinaire. »
Mais pour les élèves autistes de Mme Shedden, ce côté ordinaire a justement quelque chose de très précieux. Les enfants autistes sont extrêmement sensibles aux stimuli, et anxieux devant les changements. Leur anxiété et les méthodes auxquelles ils ont recours pour la maîtriser rendent tout apprentissage difficile pour eux, sur le plan tant scolaire que social. En exposant régulièrement ses élèves à un certain nombre de situations sociales, Pat Shedden réussit à atténuer leur anxiété et à leur enseigner les habiletés sociales dont ils ont besoin. Comme elle le fait remarquer, on n'a pas besoin de spécialistes pour cela, seulement d'une collectivité disposée à ouvrir ses portes et son coeur aux enfants.
Un exemple de telles situations sociales est la sortie hebdomadaire des enfants chez McDonald après les cours de patinage (qui, fait-elle remarquer, sont un autre exemple de l'utilisation des ressources communautaires dans l'éducation). Les enfants doivent se mettre en ligne, attendre leur tour et faire chacun leur commande. Tout ceci est très ordinaire, mais également très important. « Les employés sont extrêmement patients et compréhensifs, souligne Mme Shedden avec plaisir. Ils sont devenus si intéressés et si attachés à notre classe que lorsque nous avons sauté notre sortie un mardi, à cause du mauvais temps, un employé nous a fait promettre de téléphoner la prochaine fois qu'il y aurait un problème. »
Il se peut également que les enseignants et les élèves aient l'idée préconçue que la collectivité n'a pas de rapport avec l'école et qu'elle n'a rien à offrir.
Pourtant, « cela dépend de la façon dont vous la regardez », rétorque Pascale Baillargeon. Lorsqu'on regarde la petite collectivité de Kimmirut, au Nunavut, on voit bien qu'elle n'a pas de ressources organisées à offrir aux élèves du niveau secondaire de la Qaqqalik School, explique-t-elle. Mais, par ailleurs, la collectivité compte 450 personnes qui ont des compétences, des talents, des souvenirs et des connaissances qu'elles peuvent communiquer aux élèves, et 150 élèves qui peuvent apporter leur énergie, leur enthousiasme et leurs idées à la collectivité. « C'est soit un problème ou une ressource potentielle, soit une illusion ou une vision. »
à Kimmirut, la communication entre l'école et la collectivité est particulièrement importante, ajoute Mme Baillargeon. Les anciens de la collectivité constituent une ressource vitale pour la transmission des techniques traditionnelles et de l'information. Lorsque les élèves ont eu à disséquer un fœtus de morse donné par un chasseur de la localité ou à interpréter les signes météorologiques en se servant aussi bien des techniques traditionnelles que des instruments scientifiques, ils ont pu voir le lien entre le programme d'études et leur vie. En retour, l'école, les enseignants et les élèves en ont tout autant à offrir à la collectivité.
Cet échange réciproque était particulièrement visible dans le cadre d'un projet de mathématiques que Mme Baillargeon a organisé. Elle a demandé à un représentant de l'Agence des douanes et du revenu du Canada de venir à Kimmirut et de montrer à ses élèves comment remplir des déclarations d'impôts. Les élèves ont alors ouvert un bureau de préparation de déclarations d'impôts pour la collectivité. Le projet a eu plusieurs retombées positives. Il a fourni un service apprécié de la collectivité, a ouvert les portes de l'école à la collectivité et permis aux habitants de voir ce qui s'y passait, et il a procuré aux élèves un moyen intéressant et pertinent d'apprendre les mathématiques tout en leur permettant de faire une contribution valable à la vie de la collectivité.
Profiter des ressources communautaires peut également permettre d'épargner beaucoup de temps, renchérit John Cordukes, qui enseigne les sciences au Cobourg District Collegiate Institute West, à Cobourg (Ontario). « J'ai passé des heures à me promener le long de ruisseaux pour essayer d'imaginer un cours sur le milieu aquatique pour mes élèves, alors qu'un seul appel téléphonique au bureau local du ministère des Ressources naturelles m'a mis en contact avec un homme qui possédait toute l'expertise dont j'avais besoin. »
Faire tomber les barrières
Patti Sebestyen
Quand Patti Sebestyen était petite, son père était entraîneur d'une équipe de gymnastique. Tout en lui montrant comment faire un saut périlleux arrière, il lui a montré l'importance de contribuer à la collectivité. Quelques années plus tard, un emploi dans une usine d'emballage de viande l'a incitée à redoubler d'efforts pour se donner une vie meilleure. Chaque jour, Patti Sebestyen part enseigner des valeurs et des croyances, comme l'importance du travail communautaire et de l'effort, qui aideront ses élèves à prendre leur vie en main et à devenir responsables de leurs choix.
La participation de la collectivité montre aux élèves qu'ils sont importants, souligne Kevin Harrison, qui donne les cours d'étude des médias et de préparation à la carrière à la Timberline Senior Secondary de Campbell River (Colombie-Britannique). « Lorsqu'une compagnie de remorquage et les services de police et d'incendie sont disposés à travailler sur un projet de film étudiant pendant des heures au milieu de la nuit, imaginez la fierté des élèves! »
Mais les enseignants doivent faire attention lorsqu'ils mêlent les élèves et les ressources communautaires, prévient-il. Les jeunes manquent parfois de fini social. Pour qu'un projet fonctionne harmonieusement, il faut parfois les encadrer pour qu'ils apprennent les manières acceptables dans le milieu des affaires, ou exercer une certaine médiation entre les élèves et les adultes de la collectivité.
Les préjugés au sujet des adolescents renfrognés et un peu brutes, surtout s'il s'agit de délinquants connus, peuvent rendre les adultes nerveux, convient Patti Sebestyen, qui dirige le programme parallèle Opening Doors de Saskatoon. « Nous oublions que les membres de la collectivité ont parfois peur de s'aventurer sur le territoire de l'école. »
Toutefois, malgré les apparences, ce ne sont que des enfants! « Efforcez-vous d'inviter des gens à l'école, affirme avec conviction Patti Sebestyen, pour qu'ils voient que les enfants ne sont pas ce qu'ils semblent être. Les gens commenceront à avoir un autre point de vue sur ce que les enfants peuvent faire aussi. » Mais l'inverse est également vrai, fait-elle remarquer. Un grand nombre d'adolescents n'aiment pas les adultes à cause de leurs expériences passées. Ces stéréotypes doivent être brisés, conclut Mme Sebestyen.
Bâtir l'avenir
David Hildebrand
« Le secret d'un enseignement efficace est d'être enflammé par son travail. Cette flamme a grandi en moi quand j'ai commencé à considérer mes efforts dans le contexte de la communauté d'apprentissage dans son ensemble et à recevoir un solide appui de la part de l'administration. J'essaie de transmettre cet enthousiasme à mes élèves et de les inciter à faire coïncider leur passion avec un éventuel gagne-pain. Le fait de continuer à étudier moi-même et d'être ouvert au changement empêche la flamme de s'éteindre en moi. »
« Nous préparons l'avenir de la collectivité, fait remarquer David Hildebrand, et celle-ci est en train de redécouvrir ce fait. » Cet enseignant, qui donne des cours d'études commerciales et d'applications informatiques au Garden Valley Collegiate de Winkler (Manitoba), sait tirer profit de cette volonté croissante de la collectivité de participer à l'éducation.
Pour illustrer son propos, M. Hildebrand décrit l'un de ses projets, soit la création de sites Web pour différentes organisations communautaires : « Créer un site Web pour une organisation locale est beaucoup plus intéressant que de créer un site dans le cadre d'un travail scolaire. De plus, les élèves s'améliorent dans leur capacité d'interaction avec les autres, et ils apprennent à travailler dans un contexte de critique, de contraintes budgétaires et d'échéances. » Ce sont là les précieuses et intangibles leçons dont ont besoin tous les jeunes mais que la classe conventionnelle ne peut leur offrir.
Les élèves et les écoles peuvent retirer des avantages évidents d'expériences éducatives axées sur la collectivité, conclut M. Hildebrand, mais la collectivité en bénéficie tout autant. « Les élèves sont plus enclins à vivre, travailler et ouvrir des entreprises dans une région où ils ont déjà eu des expériences et des contacts de travail. » Faire tomber les barrières perçues entre l'école et la collectivité, et rapprocher les deux, font bien plus que d'amener la collectivité à participer aux activités éducatives; cela insuffle une vie nouvelle aux collectivités.