Prix du Premier ministre pour l'excellence dans 
l'enseignement

Attention : Enfants en construction


Peter Gallant

Peter Gallant

Peter Gallant est bien conscient que les élèves du premier cycle du secondaire vivent des émotions « en montagnes russes ». Il sait qu'ils ont besoin de quelque chose de solide à quoi s'accrocher pendant que tout change autour d'eux. Un éducateur, dit-il, peut profiter de cette situation et aider à bâtir le caractère et la confiance en soi d'un élève grâce à un programme pratique d'acquisition de compétences, par exemple un cours de musique instrumentale. Si vous aidez les jeunes à découvrir leurs propres forces et à miser sur elles, ils acquerront une estime de soi qui durera toute la vie.

« Je construis des enfants », aime dire Peter Gallant. L'air de pouvoir aussi bien manier le marteau que jouer du saxophone, M. Gallant enseigne la musique instrumentale et les études sociales à la Summerside Intermediate School, à Summerside (Île-du-Prince-Édouard). « Je ne construis pas un talent musical; je construis une personne tout entière. »

« Je prépare les élèves à une tâche, puis je leur remets les rênes », explique Sherry Taylor, une amatrice de chevaux, pour décrire ce qu'elle fait dans sa classe de 5e année à la George H. Luck School, à Edmonton. Ses années d'excursions en montagne et d'équitation l'ont sensibilisée aussi bien à l'importance de se fixer des buts qu'aux dangers d'entreprendre une tâche quand on n'est pas préparé. « Je ne leur remets pas les rênes avant d'être sûre qu'ils vont réussir, mais alors, je leur dis : "Allez-y!" »

« En vérité, les enfants se construisent eux-mêmes », affirme Kim Lewis de la John McGregor Secondary School, à Chatham (Ontario). Son style vif, genre « mère des voisins » inspire confiance aux élèves dans l'aventure qui les amènera à explorer et à exprimer ensemble leurs espoirs, leurs peurs et leurs rêves. « Ma fonction est de gérer l'équipement. Je m'assure qu'ils ont les bons outils pour le travail. »

Bien qu'ils décrivent de manière différente ce qu'ils font, Peter Gallant, Sherry Taylor et Kim Lewis se voient tous comme des agents favorisant activement la croissance et le développement de leurs élèves. Ils ne se bornent pas à se concentrer sur le programme d'études et à s'attendre à ce que les élèves suivent. « En ce qui me concerne, je suis ici pour enseigner d'abord à l'enfant, puis transmettre la matière, de dire Peter Gallant. Je regarde la situation et les besoins de l'enfant en premier, puis j'introduis la matière lorsqu'il est réceptif à ce que je veux lui enseigner. »

« à mes yeux, ma fonction est de révéler les enfants à eux-mêmes », commente Mme Taylor. Elle cherche à trouver les points forts et les talents d'un enfant - peu importe ce qu'ils sont et dans quelle mesure ils sont cachés - et je retourne le miroir pour montrer à l'enfant de quoi il ou elle est capable. Une fois qu'il a découvert une habileté, l'enfant peut en trouver d'autres et les développer.

Pour illustrer son propos, elle raconte l'histoire d'un enfant qu'elle a rencontré lorsqu'elle venait juste de commencer à enseigner. Quand on entend un enfant dire : « Je vais te pisser dessus », on pense habituellement que ce ne sont que des menaces. Mais celui-ci était passé aux actes (sur Sherry Taylor elle-même). « J'ai découvert que le garçon avait vu son père agresser sa mère, que le père devait être relâché de prison dans quelques mois et que la mère ne pouvait assumer les frais de cour pour obtenir une injonction restrictive. » Le garçon était terrifié, a réalisé Mme Taylor.

Plutôt que de lui conseiller d'entreprendre une collection quelconque, Mme Taylor a trouvé à l'enfant un boulot de livreur de journaux. « à partir de ce moment-là, il avait quelque chose qu'il pouvait maîtriser, se rappelle-t-elle. Son boulot lui a permis de ramasser l'argent dont sa mère avait besoin et lui a donné le sentiment d'avoir un certain pouvoir sur sa vie. » Le garçon a remporté le prix d'esprit civique de l'école à la fin de cette année-là.




Voyages dans le Sud

Pour certains, un voyage dans le Sud peut signifier une visite à Kingston (Jamaîque), mais pour les élèves de Kimmirut, au Nunavut, un voyage à Kingston (Ontario) est tout aussi exotique et excitant.

Tous les deux ans, les élèves de la Qaqqalik School passent de sept à dix jours à visiter une ville canadienne avec des élèves de niveau secondaire de cette ville. Leur première destination a été Kingston; un enseignant de cette ville a communiqué avec Pascale Baillargeon, qui donne tout un éventail de cours à la Qaqqalik School, à propos d'un échange éventuel. Depuis ce voyage, les élèves ont visité Ottawa, Montréal, Halifax et Parry Sound (Ontario).

Les élèves, qui se transforment alors en touristes, visitent les points d'intérêt, les musées, les galeries d'art, mais ils visitent également des établissements postsecondaires pour voir où ils pourraient poursuivre leurs études après avoir obtenu leur diplôme de la Qaqqalik School, et ils rencontrent des employeurs éventuels pour avoir une idée des emplois disponibles. Selon la destination, les élèves font également des activités de plein air, comme du canot et du camping.

« En général, les élèves reviennent à la maison un peu intimidés; ils ont l'impression qu'il y a tant de choses dans le monde qu'ils ne connaissent pas », fait remarquer Mme Baillargeon. Mais cette impression disparaît rapidement lorsque les élèves du Sud se rendent à Kimmirut.

Ensemble, les élèves vont camper et faire de la chasse, fabriquent des objets traditionnels et passent du temps avec les anciens de la collectivité. Les élèves de Mme Baillargeon montrent à leurs camarades du Sud ce qui pour eux sont des habiletés de base - par exemple, même les très jeunes enfants de Kimmirut savent comment faire démarrer une motoneige - et leur servent de guides, tout en leur enseignant des techniques de survie.

« Tout à coup, mes enfants réalisent qu'ils en connaissent beaucoup eux-mêmes, dit-elle. Ils commencent à acquérir une estime de soi et de la fierté pour ce qu'ils savent faire. »




La confiance comme fondement

Kim Lewis

Kim Lewis

« J'adore mon travail! Je suis très chanceuse de travailler avec des jeunes qui plongent dans la créativité et acquièrent une véritable appréciation du théâtre. Mon travail est constamment renouvelé et demeure excitant car chaque semestre amène un nouveau mélange d'élèves avec de nouvelles idées; chaque fois, le programme est donné de façon originale et apporte son lot de surprises. C'est incroyablement satisfaisant que de se faire appeler " la maman du théâtre" (Drama Mama). J'appelle tous mes élèves "mes bébés" et je partage fièrement la joie de leurs réussites. »

L'élève de Sherry Taylor a découvert qu'il avait beaucoup de points forts et de talents à exploiter à partir du moment où il en a découvert un - sa capacité d'aider sa mère. Chaque élève a des matières premières en abondance à partir desquelles il peut travailler, conviennent Peter Gallant, Sherry Taylor et Kim Lewis.

Mais qu'est-ce qu'un enseignant doit révéler et construire en premier?

« La confiance », répond sans hésiter Kim Lewis. Les élèves doivent apprendre à se faire confiance et à suivre leurs instincts, dit-elle.

Kim Lewis travaille sur cet aspect en débutant chaque année par des exercices qui visent à renforcer l'esprit d'équipe et la confiance. Elle organise entre autres des jeux qui encouragent la coopération, donnent des occasions immédiates d'exercer son leadership et favorisent le respect mutuel. « J'amène les élèves à monter sur scène dès le premier jour pour leur montrer que ce n'est pas intimidant, mais que c'est plutôt une place pour s'exprimer et être accepté. » Chaque élève va à son tour faire une « prestation » de son choix - enlever sa montre, faire la roue ou encore réciter un passage de sa chanson ou de son poème préféré, explique Mme Lewis. « Quel que soit leur choix, il est accueilli par des applaudissements et une véritable appréciation. Plus tard, ils sont appelés à faire des choix beaucoup plus créatifs. »

Par ces exercices les élèves comprennent qu'on attend d'eux ouverture et honnêteté. Madame Lewis maintient la confiance en encourageant une rétroaction positive immédiate et une discussion entre les élèves et avec elle-même. Les élèves apprennent qu'ils peuvent exposer aux autres leurs expériences, leurs attentes, leurs talents et leur personnalité, en sachant qu'ils ne seront pas ridiculisés ou critiqués.

Elle renforce également la confiance chez les élèves par son propre enthousiasme pour l'expression dramatique. Les prestations professionnelles de Sherry Lewis contrastent fortement avec le style de son enseignement. C'est un contraste voulu, explique-t-elle, qui vise à montrer aux élèves que si une personne en apparence très normale - leur enseignante - peut monter sur scène et faire des choses bizarres, alors ils en sont capables aussi.

« Le cours de théâtre devient un havre pour les élèves. J'adore voir leurs visages s'éclairer quand ils arrivent dans la classe, tout enthousiastes. »

« Les enfants ont besoin d'un sentiment d'appartenance », affirme Peter Gallant. à son avis, l'acceptation est un élément capital de la réussite d'un élève, à l'école et dans la vie. Ceux qui l'attristent, dit-il, « sont les élèves sans attache - ceux qui n'ont pas de sentiment d'appartenance et qui, à un moment donné, deviennent introvertis, des élèves à haut risque ou qui se mettent à suivre sans réfléchir le chef d'une clique ou d'une gang. »

Il faut les immerger dans une rivière de bien-être, recommande-t-il. Il faut qu'ils baignent dans l'acceptation, l'affirmation et l'encouragement. Dans ses cours de musique et les répétitions d'orchestre parascolaires, Peter Gallant repère les habiletés musicales particulières - « Tu as fait un très bon do aigu à cet endroit! » - et en tire parti. (Et il encourage ses élèves à faire de même. Voir « Seulement du positif », ci-dessous.) Ses commentaires louangeurs motivent l'élève à essayer et à réussir de nouveau. « Cela leur donne le petit coup de pouce dont ils ont besoin, la "barre" - c'est-à-dire l'affirmation, l'encouragement, la confiance, peu importe ce dont ils ont besoin - à laquelle ils peuvent se raccrocher au moment d'entrer dans l'adolescence. »




Seulement du positif

« Vous devez les couvrir d'éloges puis, subtilement, passer aux critiques », déclare Peter Gallant. Cet enseignant de musique instrumentale à la Summerside Intermediate School, à Summerside (Île-du-Prince-Édouard), comprend que l'adolescence ressemble à des montagnes russes d'incertitude et de changement. Ce dont ses élèves ont le plus besoin, plus que des exercices de doigté, est « un réservoir bien rempli de confiance en soi ».

Monsieur Gallant remplit les réservoirs de ses élèves par des activités telles que « Seulement du positif », dans laquelle les élèves se donnent mutuellement une rétroaction qui ne doit être que positive. Après la prestation d'un élève, les autres doivent faire un commentaire constructif sur celle-ci. « Cela montre à un élève à prendre des risques et aux autres, à reconnaître ce qui est positif, explique-t-il. C'est un excellent moyen de renforcer la confiance en soi des deux côtés. » Par la suite, ajoute Peter Gallant, on fait un suivi critique, qui est également essentiel à leur confiance en soi et à l'acquisition de compétences.

En plus d'être positif, chaque commentaire doit aussi être original et sincère, même si cela signifie que les élèves doivent faire « travailler leurs neurones ». Il y a habituellement plusieurs secondes de silence entre chaque commentaire dans ces exercices de début d'après-midi - c'est le meilleur moment alors, explique M. Gallant, car les élèves sont bien réveillés mais ils ont besoin de quelque chose pour les énergiser après le repas du midi. Au bout d'un certain temps, cependant, chaque élève réussit à formuler un commentaire encourageant pour son ou sa camarade.

Lors d'une séance mémorable, se souvient Peter Gallant, une élève talentueuse est restée silencieuse longtemps après l'intervalle de silence normal. Enfin, elle a pris une respiration profonde et annoncé à son compagnon de classe : « Tu sais, je n'avais pas le courage de jouer aujourd'hui, et toi tu l'as eu. »




Les rendre responsables maintenant

Mais l'amour inconditionnel pour ce que sont les élèves dans leur essence n'est pas la même chose que l'amour inconditionnel pour tout ce qu'ils font, insiste Sherry Taylor. Elle repère rapidement les commentaires malveillants ou les devoirs négligés et les considère comme indignes de ce que sont vraiment ses jeunes élèves.

Rendre les enfants responsables de leurs actions et de leurs prestations est capital à tout âge, conviennent Kim Lewis et Peter Gallant. Il faut signaler les erreurs, faire ressortir les efforts inadéquats et insister sur la responsabilité et l'engagement. Ce faisant, on aide les élèves à apprendre à quoi ressemble le bon travail et à connaître le sentiment qu'il procure, on rehausse leur confiance en leurs capacités et on construit leur estime de soi plus sûrement que si on les félicitait quand ils ne le méritent pas.

C'est là un élément dont les élèves de Patti Sebestyen ont un besoin urgent. Au programme Opening Doors de Saskatoon, Mme Sebestyen enseigne à des élèves qui ont épuisé toutes leurs possibilités en matière d'éducation. Elle applique ce que l'on appelle la théorie du contrôle perceptuel (voir la section « Être maître de soi », ci-dessous) pour montrer à ses élèves à évaluer leurs choix, à accepter leurs erreurs et à reconnaître leurs succès. « Ils sont les seuls à pouvoir réellement améliorer leur propre vie. »

Les valeurs de la responsabilité et de l'honnêteté face à ses obligations sont des barres supplémentaires auxquelles les élèves peuvent s'accrocher, commente Peter Gallant. En fixant des critères élevés et en montrant à ses élèves (maintenant confiants et compétents) comment atteindre ces buts, cet enseignant leur permet d'acquérir des habitudes de responsabilité et d'honnêteté. Cela devient une habileté supplémentaire, qui leur sert de support. L'estime de soi et la confiance en soi qu'ils acquièrent devient un moyen de protection contre les échecs inévitables qui les attendent dans leur vie.

« Les problèmes et les échecs font partie de la vie », fait remarquer Sherry Taylor. En se fondant sur sa longue expérience du plein air et sur sa formation scientifique pour illustrer cet aspect, elle explique qu'« un loup ne peut abandonner après quelques heures de chasse infructueuse. Il doit continuer; autrement, il meurt de faim. » Elle montre donc à ses élèves à poursuivre leurs efforts, eux aussi, en les guidant sur la façon d'évaluer un échec et de repérer leurs erreurs. Elle les aide à apprendre à accepter leurs erreurs et pour ce faire, elle leur montre ses propres fautes - par exemple, lorsqu'elle épelle incorrectement un mot ou oublie une tâche. « Reconnaître leurs propres erreurs peut être une expérience désagréable pour eux, dit-elle en souriant, mais, à ce point, les enfants me font suffisamment confiance pour savoir que je vais les aider à surmonter cette mauvaise expérience. »

En bout de ligne, une grande partie de ce processus de « construction des enfants » - la formation attentionnée et délibérée du caractère et le développement des valeurs - se déroule à l'extérieur des attentes relatives au programme d'études et souvent à l'extérieur de la classe également, affirme Peter Gallant. « Elle survient dans des moments propices à l'apprentissage. Il est impossible de prédire ces moments. Il faut tout simplement les saisir lorsqu'ils passent. »

Par exemple, explique cet enseignant, les jeunes adolescents manquent souvent de confiance en soi ou sont trop imbus de leur importance (parfois les deux en même temps). Un jour, au retour d'un concours d'orchestres, il a eu l'occasion de montrer à ses élèves comment équilibrer la fierté dans leurs compétences et leurs accomplissements avec la conscience des choses véritablement importantes dans la vie.

« Un orchestre américain avait perdu quatre élèves dans un accident d'autobus en route vers le concours », raconte M. Gallant. Au retour, ses élèves admiraient leurs trophées et leurs plaques souvenir et se félicitaient de leurs prestations; alors, à l'arrêt routier, il a demandé à quatre élèves de s'avancer et de tenir les trophées bien en vue. « J'ai demandé des applaudissements pour les chauffeurs d'autobus, puis je leur ai rappelé que pendant que nous retournions à la maison avec deux trophées en or remportés grâce à leur dur travail et à leur talent, un orchestre retournait à la maison avec quatre élèves en moins. » Lorsque les pleurs se sont calmés, conclut M. Gallant, les élèves ont spontanément - mais cérémonieusement - jeté leurs plaques souvenir dans la mer.




Être maître de soi

Si quelqu'un vous frappe au visage, est-ce que vous ripostez automatiquement en le frappant? Si vos amis emploient des jurons à tous les deux mots, est-ce que vous copiez leur langage automatiquement?

Non, réplique fermement Patti Sebestyen. « Si vous avez appris à faire quelque chose, vous pouvez apprendre à ne plus le faire. » Ce principe est à la base de la théorie du contrôle perceptuel, un outil précieux dont Mme Sebestyen se sert au Opening Doors, un programme d'enseignement parallèle de Saskatoon.

Selon cette théorie, qui a été mise au point en 1950 par un comportementaliste du nom de William T. Powers pour expliquer le comportement humain, les réactions - même celles qui semblent automatiques - peuvent être maîtrisées consciemment.

Tout est question de choix et de décisions, explique Patti Sebestyen. Il faut comprendre que ce qui se passe à l'extérieur, par exemple ce coup au visage, est distinct de notre réaction.

Elle admet que ses élèves ont de la difficulté à comprendre ce principe au début. « Jamais personne ne les a rendus responsables de leur comportement, ou ne leur a enseigné à accepter les conséquences de leurs actions. » Pour leur faire comprendre cet aspect, Mme Sebestyen se sert de la discussion matinale en cercle pour réexaminer les expériences et les choix que font quotidiennement les élèves. Quand ils racontent un incident, elle les arrête pour les interroger sur les options qui se présentaient : « Qu'aurais-tu pu faire différemment? Qu'est-ce qui se serait passé alors? »

Lorsqu'un élève arrive à l'école à l'heure (événement plutôt inhabituel), elle le félicite du bon choix qu'il ou elle a fait : elle lui donne ainsi un exemple concret de l'approche positive et active qu'elle cherche à leur faire adopter. C'est un grand pas, mais un pas qui fera toute la différence du monde dans l'attitude des élèves face à l'école et à la vie.

Pour en savoir davantage sur la théorie du contrôle perceptuel, on peut consulter le site Perceptual Control Theory (en anglais seulement).




Qu'est-ce qui mijote?

Marie-Chantal Vanier

Marie-Chantal Vanier

« Je ne suis pas normale et je n'enseigne pas à des classes normales », déclare Marie-Chantal Vanier. La « normalité », explique-t-elle, nous encourage dans nos pires habitudes, celles qui consistent à rester dans nos ornières, à n'enseigner que la matière prévue. « Ce dont les enfants ont besoin, c'est d'apprendre à régler des problèmes, à travailler de façon disciplinée seuls et avec les autres et, ce qui est le plus important, à conserver ou redécouvrir le goût de l'apprentissage, qui est inné chez eux. »

« Dans la vie, notre cerveau ne doit pas nous servir uniquement à emmagasiner une foule de connaissances », affirme Marie-Chantal Vanier, qui enseigne à des enfants en difficulté d'apprentissage à l'école Lac-des-Fées, à Gatineau (Québec). « Nous devons aller chercher un certain nombre d'outils qui nous permettront de comprendre les choses. » Et une bonne place pour les trouver, selon Mme Vanier, est la cuisine.

« Je travaille avec des enfants qui n'ont jamais touché à des aliments; tout ce qu'ils ont fait, c'est manger les aliments qu'on leur offrait », dit Mme Vanier. Lorsqu'ils découvrent pour la première fois la transformation que subissent les ingrédients durant la cuisson, ils n'en reviennent pas. Les choses ne sont pas ce qu'elles semblent être. Il faut de nombreux ingrédients pour faire une sauce. Les crêpes sont liquides, avant de devenir solides.

Selon Mme Vanier, cuisiner est bon pour le développement cognitif de ses élèves, car ils doivent suivre les étapes telles qu'elles sont écrites dans la recette. Cuisiner leur donne aussi un sentiment de maîtrise de leur environnement. « J'ai des élèves qui ont besoin de sortir de leur rêverie et de descendre de leur planète pour découvrir qu'ils peuvent faire des choses sur celle-ci », renchérit-elle avec sa franchise naturelle. Le simple fait de réussir une sauce suffit à les convaincre.

Les emplettes sont une autre aventure. Armés d'une liste, qui doit respecter le budget, les élèves se dirigent vers le marché d'alimentation, où d'autres défis les attendent. Le fromage ne se trouve pas à côté des oignons! Et le parmesan n'est pas avec les autres fromages! Il faut procéder avec logique, un autre excellent exercice d'apprentissage, selon cette enseignante.

Marie-Chantal Vanier se sert de la cuisine pour aider les élèves à acquérir des compétences en résolution de problèmes et de la confiance en soi. Pour sa part, Patti Sebestyen, qui dirige un programme d'enseignement parallèle à Saskatoon, le Opening Doors, sait que les aliments aident aussi à inculquer des notions de vie pratiques.

Préparer le repas du midi pour les autres élèves et le personnel du programme pendant une semaine complète procure aux jeunes un « sentiment de fierté incroyable », explique Mme Sebestyen. Chaque semaine, un élève planifie le menu, fait les achats (accompagné de Sherry, l'adjointe de Mme Sebestyen), prépare tous les aliments et fait le service. Une fois que tous ont mangé, il ou elle doit faire la vaisselle et nettoyer la cuisine.

Pourquoi toute une semaine? « Une semaine est une période importante, affirme Mme Sebestyen. Si les tâches ne duraient qu'un jour, ce serait comme un jeu. Une semaine, c'est vraiment un travail. » Bon nombre de jeunes se préparent pour leur semaine en demandant des recettes à leur famille ou en faisant des recherches sur le Web ou à la bibliothèque. Ils apprennent à demander de l'aide à Sherry, ce qui est un pas important pour ceux qui n'ont pas toujours été entourés d'adultes fiables.

Patti Sebestyen profite également des repas du midi pour apprendre aux jeunes les bonnes manières. « Mais sans les harceler, fait-elle remarquer. Je ne fais que les regarder et je leur demande : "Qu'est-ce que vous êtes censés faire en ce moment?" C'est ensuite à eux de se rappeler de ne pas mettre leurs coudes sur la table, ou de ramener leurs assiettes et de replacer leurs chaises. »

Même si cuisiner peut sembler une activité simple, c'est, au dire de Mme Sebestyen, « la plus grande et la plus fascinante des révélations pour ces élèves; ils apprennent qu'ils peuvent être autonomes dans ce domaine et, surtout, qu'ils peuvent aller jusqu'au bout d'une tâche importante ».